Blanc est le nouveau rose

Il y a des postures qui sont excessivement difficiles à expliciter, mais qui constituent quelque chose comme l’épicentre de toutes nos chorégraphies, le pas qu’on ne pourra jamais évacuer de soi, celui qui nous tient lieu de « noyau dur ». Cette posture-là, pour moi, se révèle comme une sorte de construction certes un peu bancale, mais qui tient quand même, malgré les tentatives de destruction qu’elle a subies, du dehors comme du dedans. Construction dont la généalogie m’échappe encore un peu, malgré mes trois hypothèques en psychanalyse et tout ce temps passé à l’écriture. C’est dans ces zones-là que, sans doute, la danse arriverait à dire bien mieux, bien plus justement, que tous les mots du monde. Alors, permettez-moi de danser un peu avec vous, dans cette chronique du début du mois d’août, pour tenter de porter jusqu’à vous quelque chose qui m’est encore apparu, cette semaine, comme un réel qui réclamait, et pas que pour moi, sa part du discours.

Jour de mammographie. Excusez-moi, oui, je vais encore parler de mon cancer, même si, techniquement, j’en suis à presque deux ans « sans évidence de maladie », depuis qu’un chirurgien oncologue qui ne se savait pas poète a déposé à mon oreille cette phrase magnifique : « Oh, this is the tumor bed » (Oh, c’est le lit de la tumeur). Sur l’écran échographique, au lieu du continent noir d’avant la chimio, on ne percevait maintenant qu’une petite tache, celle qui porterait à jamais la trace d’un passage. Comme quoi, même les choses détestables, lorsqu’elles nous quittent, laissent en nous les traces d’une absence qui, éternellement, exigera sa part de poésie.

Je précise aussi, pour ceux qui auraient envie de me reprendre, en me disant que ce n’est pas « mon » cancer, mais bien « le » cancer, que je suis une bien mauvaise candidate à cette manière de traverser l’épreuve.

C’est ici que, déjà, un petit pas de danse apparaît, une sorte de refus qui dirait : « comme je déteste qu’on me dise comment penser ma vie, ma maladie, ma mort ». Si je ne sais toujours pas comment la penser, à l’instar de Marisol Drouin, je continue de penser qu’il y a, dans l’espace public comme dans celui des conversations de corridor d’épicerie, un bruit immense qui n’a pour unique but que de recouvrir un autre bruit : le bruit blanc de notre finitude à tous. On s’agite alors beaucoup pour le recouvrir d’une série de phrases creuses, issues de ce mélange étrange qui conjugue bienveillance, maladresse et déni, celui qui dit « laisse-moi coloniser ta pensée de ma défense face au néant ».

Il y a bien des kamikazes de l’existentiel qui, alors, dans la plus grande des solitudes, continuent de se tenir debout dans leur tragédie, refusant le dégoulinant, refusant les rubans roses, refusant de se faire dire combien il serait plus convenable, plus rassurant (pour les autres) qu’ils acceptent de rester des « battants », trempés dans un positivisme qui sert à asseoir une idée dans les esprits de tous, trônant au sommet de toutes les autres. « Heureusement ce n’est pas moi », comme dans le poème de De la Chenelière.

Jour de mammographie, disais-je. Je suis encore la plus jeune sur l’étage. On me reçoit comme on reçoit habituellement les gens dans un système qui travaille fort pour ne pas javelliser que les jaquettes : techniquement de manière irréprochable, humainement sans chaleur. Les regards sont évités, les consignes sont claires.

Mais, je le sais bien, on enchaîne, on est centré sur le temps qui file, sur « ne pas faire d’erreur »
— merci —, sur ne rien échapper, mais aussi, sur mettre notre propre humanitude dans un petit récipient à l’entrée de l’hôpital, pour être certain de survivre à ce système qui fait pression sur nous. Je sais, je l’entends, je suis solidaire avec la souffrance éthique généralisée chez tous les soignants à qui on exige de ne rien ressentir.

Et, en plus, on a fait un effort, que je loue d’abord, puisqu’il constitue assurément un pas dans la bonne direction, celui de remettre de l’esthétisme, de la vie, en des lieux qui sentent la mort. On y a mis beaucoup de rose et, sur les murs, on a écrit en gros « sublime », « battante », « éclatante », « courageuse ». Je suis certaine que pour un tas de femmes, ces efforts font l’effet d’un immense baume sur leur angoisse. Après tout, 85 % des cancers du sein se terminent sur une rémission, pour peu qu’on ait reçu le diagnostic après 50 ans.

Toutefois, pour celles qui le reçoivent, comme moi, avant 40 ans, ce cancer demeure la cause première de mort par cancer pour cette catégorie d’âge. Mes amies mortes, mon haut risque de récidive, la peur viscérale que j’ai de clouée au ventre tandis que je m’apprête à revoir un écran échographique ne se sentent pas du tout concernés par ce langage, trouvant même particulièrement forte la superposition de ces mots sur des murs. Ce sont des mots-murs pour moi, de fait.

Aucun mur n’aura la chaleur attendue sur un visage.

Tandis que j’enfile la jaquette en évitant le miroir, je retrouve ce petit pas de danse en moi, celui qui dit : « je suis désolée, mais même détruite, même en morceaux, objectivée, même friable comme une errante exilée du monde sous une jaquette javellisée, toujours je reste debout au milieu de ce qui constitue ma colère originelle » et je dis : « merci du conseil, mais je préfère le blanc ».

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