Les semelles de vent de Yourcenar

J’ai passé une partie de l’été en compagnie de Marguerite Yourcenar. La COVID-19 incite aux enfermements. Entre deux toussotements, autant attraper dans ma bibliothèque ses grands romans, Mémoires d’Hadrien et L’oeuvre au noir. Dans leur foulée, les écrits sur son parcours familial, dont l’inachevé Quoi ? L’éternité,aux accents sublimes, m’ont gardée éveillée. De même que sa bio par Josyane Savigneau et son passionnant recueil d’entretiens avec le journaliste Matthieu Galey, Les yeux ouverts.

Pas commode, la grande écrivaine disparue en 1987, colérique, mais intrépide, ardente et éclairée. Son érudition émerveille, son intelligence stimule, sa quête de sens relève de l’appel d’air, son style est une épure, son oeil, un radar.

L’aristocrate élevée dans une bulle, à qui son père enseigna le grec ancien et le latin, n’était jamais allée à l’école. Depuis, elle avait tant lu en plusieurs langues, tant parcouru le monde, tant vécu ici et là, cette Française internationaliste née en Belgique, que sa bulle a littéralement explosé. Happée par la guerre, l’armistice, l’exil aux États-Unis, des amours féminines ou masculines, son militantisme social et écologique, la documentation patiente de ses livres, mais accrochée à l’arbre de langue française. Autant Hadrien, son empereur romain puissant mais fragile côté coeur, que son Zénon de L’oeuvre au noir, moderne par sa curiosité avide dans un XVIe siècle d’intolérance, témoignent de sa psyché.

Il y a trois ans, dans sa maison Petite Plaisance de Mount Desert Island, au coeur du Maine, ouverte l’été aux visiteurs, j’avais découvert un univers un peu suranné, mais chargé de souvenirs. Dans le jardin, son amour de la nature et des animaux éclatait. J’aimais son cimetière pour les chiens de sa vie, dont Monsieur et Valentine, salués du cap avant de partir chercher la tombe de leur maîtresse plus loin, à Somesville. En vain. Pas trouvée. Les écrivains qu’on aime nous échappent toujours un peu.

Elle chante aussi

 

À Québec, la fin de semaine dernière, j’ai couru au Palais Montcalm voir l’opéra qui lui est consacré, Yourcenar. Une île de passions, désormais présenté dans la métropole à la salle Pierre-Mercure. Deux grandes femmes de lettres, la regrettée Marie-Claire Blais et Hélène Dorion, ont composé son livret. Une musique d’Éric Champagne, une mise en scène d’Angela Konrad. Ajoutez les Violons du Roy et le Choeur de l’Opéra de Montréal, le tout lancé et coproduit par le Festival d’opéra de Québec. Vrai événement, qu’une création lyrique sur une artiste, même quand le spectacle laisse en partie sur sa faim. Je suis sortie de celui-là touchée et inassouvie.

Le livret est beau, quoique trop frêle, souvent littéraire, bien mis en voix par les quatre interprètes principaux, dont Stéphanie Pothier en Marguerite. Les choeurs confèrent l’émotion à une musique exigeante et parfois envoûtante, mais en mal de piquant.

Dans l’opéra en deux actes s’imposent deux amours de l’écrivaine : Grace Frick, la traductrice de Yourcenar, amante éprise et dévouée, emportée par le cancer (émouvante Kimy McLaren) ; puis le jeune et sulfureux Jerry Wilson, homosexuel, compagnon de voyage, sidéen en fin de course. Avec lui, les moments d’harmonie s’estompent au profit des querelles. On ne comprendra guère ce qui lie profondément des êtres si mal assortis. « Repartons, vous oublierez cette scène / qui vous a tant secouée / elle n’appartient qu’à votre livre », lui chantera pourtant Jerry par la belle voix du baryton Hugo Laporte, conscient d’incarner avant tout un héros de son imaginaire. L’amour, la mort et la création s’élèvent en piliers de cet opéra tendre et violent, qu’on aurait préféré surréel et nourri par la fascination de l’héroïne pour la spiritualité orientale.

Après avoir beaucoup lu Yourcenar, il me semblait dommage que tant d’importance soit accordée à la vie sentimentale d’une femme aussi brillante (les sottes aiment aussi) au détriment de ses oeuvres. Dans le dépouillement du décor, les images sur l’écran auraient pu apporter une fantaisie visuelle évoquant ses univers littéraires. Y défilent plutôt des photographies et des vidéos pas toujours pertinentes, à part une volée d’oiseaux à un moment phare. Une île de passions nous atteint pourtant par la grâce des violons, des voix et du texte, puis nous égare. Mais la scène enlevante, pétulante et quasi burlesque de l’assermentation de cette première femme à l’Académie française, sous les ricanements machistes, vaut à elle seule le détour.

Devant cette création qui démarre, on se demande quel sera son chemin sur les scènes du monde et si elle donnera envie au public de lire l’écrivaine célébrée, sans pouvoir trancher. On reste hantés par cet opéra élégant et fragile, en cherchant à tâtons l’esprit de Yourcenar, qui adore comme toujours nous échapper.

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