Le KKK en peinture

À Odessa, de jeunes hommes arpentent la ville en groupe, prêts à en découdre. Ils se ruent sur quiconque est suspect d’être juif, peu importe son âge, son sexe, son rapport au monde. Ces malheureux sont roués de coups, dévêtus, humiliés. Leurs maisons sont attaquées. Leurs biens sont détruits. Plusieurs sont tués. Ces pogroms se répètent, se multiplient, s’amplifient. L’armée et la police de Moscou, quand elles ne sont pas les complices directes de ces exactions, détournent les yeux.

Les toutes premières vagues d’immigration ukrainienne en Amérique du Nord sont à situer dans ce contexte. Vers 1903, lorsque Louis Goldstein et sa compagne, Rachel Ehrenlieb, arrivent à Montréal, ils fuient ces horreurs. Dans les environs du boulevard Saint-Laurent, Montréal abrite « un des meilleurs ghettos juifs d’Amérique du Nord, mais un ghetto tout de même », témoigne un ami du célèbre fils de ce couple.

Le couple Goldstein aura sept enfants. Le plus jeune, connu à l’âge adulte sous le nom de Philip Guston, va devenir un peintre majeur. L’année de sa naissance, en 1913, l’immigration au Canada atteint un sommet. Ce sont 400 000 immigrants qui trouvent refuge au pays des érables. La population du Canada s’élève alors à environ 8 millions d’habitants. Toutes proportions gardées, ce même pays, dont les frontières se sont pourtant élargies depuis, en accueille désormais trois fois moins, malgré des moyens plus grands. Au Québec, le ministre de l’Immigration, Jean Boulet, continue même de penser qu’il y a trop d’immigrants, trouvant préférable d’encourager le report des retraites aux calendes grecques. Il détourne le regard devant le travail des enfants, une situation qu’il promet d’examiner plus tard, si son parti est reporté au pouvoir. Dans ce retour à des conditions de travail qui rappellent un triste XIXe siècle, faut-il s’étonner que le ministre Boulet soit aussi tenté, comme il le dit, de mettre au travail les handicapés et les repris de justice ? Il nous vantait déjà, il y a peu de temps, le travail des robots… Tout et n’importe quoi, pourvu qu’il ne soit plus question d’immigration. Ni de progrès sociaux.

En 1919, dans l’espoir de trouver une vie plus heureuse, la famille Goldstein déménage à Los Angeles. Le soleil y est meilleur. Pas le reste. Le père va se suicider. C’est Philip qui le trouve se balançant au bout d’une corde.

La Californie, cet immense territoire arraché au Mexique, est un pays d’immigration, elle aussi. Elle a connu, dans ses commencements, trois maires canadiens-français. Des gens de partout y font société. La réalité de cette mixité culturelle, le mouvement suprémaciste du Ku Klux Klan entend l’étouffer, la nier, l’écraser. Le Klan est tout-puissant à Los Angeles, explique Guston. Les patrons l’utilisent même pour briser des syndicats naissants.

À la Manual Arts High School, Guston fait la rencontre de Jackson Pollock. Ils se font virer pour avoir critiqué l’institution de l’armée. Guston s’insurge contre le fascisme et la haine raciale. Une oeuvre qu’il peint dans les années 1930 pour dénoncer la torture d’un Noir par un membre du Klan est détruite par les autorités. Au Mexique, il réalise une murale, placée sous le patronage de Siqueiros. Elle attire l’attention. Guston force sa société à se regarder, à prendre la mesure de la triste réalité faite aux minorités.

Attaché à des positions sociales progressistes, lesté par l’histoire tragique de sa trajectoire familiale, Guston ne cesse de dénoncer le Klan, ce qu’il sous-tend dans une société. Guston montre ce qu’il sent. Pas ce qu’il voit. Comment fumer le cigare avec une cagoule qui vous recouvre la tête ? La vraisemblance n’a pas d’importance. « Il est merveilleux de peindre quelque chose que vous n’avez jamais vu », dit-il.

Il y a un monde entre If This Be Not I (1945), un tableau sombre où des enfants apparaissent comme des masses de douleur, et les couleurs bonbons du gigantesque et cartoonesque City Limits (1969). Le peintre sait se réinventer, faire volte-face, se retrouver néanmoins tel qu’en lui-même. Et il demeure, toute sa vie, passionné par les peintres italiens, en particulier Piero della Francesca, mais aussi par les origines de la bande dessinée américaine.

Depuis deux ans, le Museum of Fine Arts de Boston remettait à plus tard, en principe à 2024, une grande exposition consacrée à l’oeuvre singulière de Guston. La voici néanmoins. Enfin. L’événement, il faut le préciser, n’avait pas été remis seulement à cause de la pandémie. Les institutions qui devaient présenter cette rétrospective, dont la Tate Modern, à Londres, et la National Gallery of Art de Washington, se rongeaient les sangs de scrupules. Et si Guston, se demandaient-ils, était désormais compris de travers ? S’il choquait, pour les mauvaises raisons, au royaume de l’hypersensibilité ? Nous sommes à l’ère de curieuses projections puritaines.

L’exposition est finalement présentée cet été à Boston, au Museum of Fine Arts. Elle y est, mais avec quantité de mises en garde, comme si on entrait là de plain-pied dans un univers porno ou au coeur d’une bombe qui menace de nous sauter au visage à tout moment. La visite s’ouvre par une étrange mise en garde, une sorte d’évidence balbutiante : « Vous avez le droit d’éprouver vos sentiments tout au long de cette exposition. » Les mises en garde sont répétées. Il y a même des portes de sortie, au milieu de l’exposition, pour ceux et celles qui ne sauraient supporter les quelques oeuvres de l’artiste consacrées au KKK. Cependant, les commissaires semblent avoir oublié ce qu’il y a à côté et qui n’est pas moins fort.

Comme l’affirme Guston, « il semble que l’enfer soit toujours plus excitant que le paradis, du moins pour les peintres ». Mais les gens ne savent jamais trop quoi faire devant les représentations de l’enfer. Si bien qu’ils croient que ce sont les objets eux-mêmes qui les contiennent.

Qu’importe : l’oeuvre demeure. Immense. Libre. Forte. Toujours étonnante. C’est à Boston. Ce n’est pas si loin. Allez-y.

À voir en vidéo