La chevauchée fantastique

L’Espagnol Miguel Indurain (centre), portant le Maillot jaune du leader du 79e Tour de France, l’Italien Claudio Chiappucci (2e à gauche), portant le Maillot à pois rouge et blanc du meilleur grimpeur, et le Français Laurent Jalabert, portant le maillot vert du meilleur sprinteur, roule côte à côte lors de la vingtième étape entre Blois et Nanterre, le 25 juillet 1992.
Photo: Vincent Amalvy Agence France-Presse L’Espagnol Miguel Indurain (centre), portant le Maillot jaune du leader du 79e Tour de France, l’Italien Claudio Chiappucci (2e à gauche), portant le Maillot à pois rouge et blanc du meilleur grimpeur, et le Français Laurent Jalabert, portant le maillot vert du meilleur sprinteur, roule côte à côte lors de la vingtième étape entre Blois et Nanterre, le 25 juillet 1992.

« Le Tour possède une morale ambiguë », écrivait Roland Barthes dans ses Mythologies (1957) : « des impératifs chevaleresques se mêlent sans cesse aux rappels brutaux du pur esprit de réussite ». Dans cette confrontationrésidait, selon lui, la « signification essentielle du Tour », « [permettant] à la légende de recouvrir d’un voile à la fois honorable et excitant les déterminismes économiques de [cette] grande épopée ».

Rollie, comme je l’appelais affectueusement à l’époque de mes études à l’UQAM, m’enlève pratiquement les mots de la bouche. J’ai beau suivre le Tour de France de très loin, me tapant le plus souvent le résumé de l’étape du jour sur mon téléphone, j’avoue m’ennuyer des beaux gestes des champions du passé, de leurs lois non écrites et de leur conception surannée de l’honneur qui, mariée aux paysages verdoyants ou dantesques de la vieille France, donnait à la Grande Boucle son cachet particulier, faisant de cette masse humaine amiboïde lancée sur les chemins de campagne quelque chose d’un peu mystérieux, de pas complètement mécanique.

C’est Indurain qui, dans les derniers mètres d’une arrivée en montagne, offre la victoire sur un plateau à l’échappé d’une équipe rivale devenu son vassal pendant l’ascension, parce que Miguel, économe comme le paysan de Navarre qu’il est, trône au classement général et peut se permettre de jouer les seigneurs avec les victoires d’étape. C’est Jan Ullrich qui, dans la montée vers Luz-Ardiden, alors que Lance Armstrong est tombé derrière lui, au lieu d’attaquer, lève tranquillement le pied pour l’attendre avec le reste du peloton ; et quand les journalistes lui demandent pourquoi il a laissé filer sa seule chance de gagner le Tour 2003, il répond essentiellement : « Je ne comprends même pas que vous posiez cette question… »

Des gestes qui relèvent d’une « éthique très ancienne, féodale ou tragique » (Barthes), il s’en fait probablement encore dans le peloton. Mais assez pour demeurer dans les mémoires et définir la substance d’une étape ? En 2022, l’essence du Tour de France est sans doute à chercher ailleurs que dans ce parfum de chevalerie. Ceux qui roulent en tête semblent davantage obéir à ce que l’auteur des Mythologies appelait « les exigences nouvelles propres au monde de la compétition totale ».

Au moment où j’écris ces lignes, la plus exigeante et prestigieuse course de vélos de notre petit recoin de l’univers est probablement en train de se jouer dans les Alpes. Si, comme prévu, le double détenteur du titre, Tadej Pogacar, a décollé ses plus proches poursuivants et écrasé toute velléité de concurrence quelque part entre le mythique Galibier et le non moins mythique Alpe d’Huez, le Tour 2022 sera « plié », comme on dit là-bas. Entre troupeau de nuages et rocaille prométhéenne, on aura vu émerger un nouveau patron, dans la lignée des Merckx, Hinault… et Armstrong.

Oui, Lance Armstrong. Car si la boulimie de victoires du Slovène, aux antipodes des calculs zen d’un Indurain, lui a surtout valu des comparaisons aussi flatteuses qu’ambivalentes avec le « cannibale »Eddy Merckx, c’est au Texan, septuple vainqueur déchu (et effacé de l’histoire officielle aussi sûrement qu’un vieux léniniste sous Staline), que me fait irrésistiblement penser le concert d’éloges incrédules saluant l’ascension d’un nouveau surhomme. Pogacar, 23 ans et de grandes dents. Il n’a même pas l’air de souffrir, alors que la souffrance est la religion du Tour ; quelqu’un l’a comparé à une mobylette.

Quand Armstrong a remporté ses premiers Tours de France au tournant du millénaire, on n’avait jamais vu quelqu’un mouliner aussi vite, développer autant de puissance dans les cols. Pour tout observateur doté d’un minimum de sens critique, la prodigieuse aisance tous terrains de Tadej Pogacar, des vieux pavés d’Europe aux autoroutesdu contre-la-montre, est tout aussi ébouriffante.

Pensiez-vous vraiment que j’allais réussir à parler du Tour de France sans écrire le mot en d ?

« Le Tour, écrivait Pierre Foglia en 2003, n’est plus cet espace mythique où se nouaient des drames, où les échappées se développaient comme des chevauchées fantastiques dans des décors dantesques, où naissaient des histoires qui faisaient de la course un événement littéraire autant que sportif. Aujourd’hui, les drames se nouent presque toujours en marge de la course elle-même, comme les affaires de dopage et leur judiciarisation… »

Après la dévastatrice affaire Festina,en 1998, on avait promis un grand ménage. Après, il y a eu les années Armstrong, sept ans de bonheur… Une étude dévoilée le 30 juin par le groupe Statista révèle que, depuis 1998, la moitié des coureurs qui ont fini sur le podium du Tour de France ont été impliqués dans des affaires de dopage. Le Grand Ménage est maintenant le mythe central du Tour.

J’étais presque déjà en vacances — il me restait les 100 prochains mots à écrire avant de pouvoir savourer les bienfaits d’une pause de six semaines — lorsque la nouvelle est tombée sur mon téléphone : le Danois Jonas Vingegaard avait attaqué dans les cinq derniers kilomètres du terrifiant col du Granon et il avait pris plus de deux minutes à la merveille slovène, victime d’une « défaillance ». Les scribes de L’Équipe ne se pouvaient plus, on parlait déjà d’une étape mythique.

Une page de la légende venait de s’écrire. Et moi, j’aimais enfin ce Pogacar crucifié en pleine montée d’un mur de 2400 mètres de haut et de 9 % de déclivité moyenne. Dopé ou pas dopé, il est humain, après tout.

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