Adieu, Boris

À une semaine des élections, l’ambiance politique était fébrile, à Londres. C’est alors que Boris Johnson apparut sur les écrans dans un message publicitaire d’un charme redoutable. À trois semaines de Noël, cette parodie d’une scène fétiche du film britannique Love Actually montrait une jolie femme ouvrant la porte à un Boris Johnson la suppliant de ne pas avertir son mari. Prétextant d’observer des « carol singers » qui vont de porte en porte en ce temps de l’année, elle regardait plutôt, sceptique, Boris Johnson qui faisait défiler ses pancartes appelant à donner une majorité aux conservateurs pour en finir avec le Brexit. Il suffisait de contempler les airs d’enfant de chœur du chef conservateur pour savoir que cette élection était dans la poche.

Après trois ans de paralysie du Parlement, le 12 décembre 2019, Boris Johnson remporta la plus forte majorité parlementaire depuis Margaret Thatcher, raflant même les principaux châteaux forts ouvriers travaillistes du nord du pays. Du jamais vu !

Mais les Noëls se suivent et ne se ressemblent pas. Deux ans plus tard, c’est une autre vidéo, montrant des conseillers du 10, Downing Street ironisant sur un party de Noël tenu en plein confinement, qui annoncera le début de la chute. Dans la puritaine Albion, ce genre de chose ne pardonne pas.

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Au moment où Boris Johnson est sur le point de quitter Westminster, accablé par les petits scandales à répétition, il est de bon ton dans le monde médiatique de se féliciter de son départ et d’ironiser sur ce personnage fantasque souvent qualifié à raison de « serial menteur ». La presse, largement favorable à l’Europe, ne l’a jamais aimé et elle ne s’en est jamais cachée. Simple partisanerie ou mépris de classe ? Pendant la campagne du Brexit, en 2016, même les collègues de la réputée BBC cachaient mal leur détestation épidermique du personnage.

Qu’on aime ou pas son style imprévisible, force est de reconnaître que, contrairement à tous ses prédécesseurs depuis Margaret Thatcher, le nom de Boris Johnson est déjà inscrit dans les livres d’histoire. Sans lui, il n’est pas certain que le Royaume-Uni serait sorti de l’Union européenne comme l’a souhaité démocratiquement une majorité de Britanniques. Et surtout, il n’est pas certain que le blocage parlementaire orchestré par les européistes de droite comme de gauche n’aurait pas eu raison du référendum. Il aura fallu la détermination de cet admirateur de Churchill pour casser cet embâcle dont jamais Theresa May ne serait venue à bout. Avec une majorité historique de 80 sièges, qui pouvait encore douter de la volonté des Britanniques de voir le Brexit s’accomplir (« Get Brexit done ») ?

Force est aussi de reconnaître que, grâce à lui, les élus britanniques n’auront pas eu à subir la honte qui poursuit encore les parlementaires français. Eux qui ont trahi sans vergogne le résultat du référendum de 2005 sur la constitution européenne (rejetée à 55 %) en votant pour son frère jumeau, le traité de Lisbonne. Qu’on aime ou pas ce personnage complexe capable des pires coups fourrés comme de réciter en grec ancien de longs passages de l’Iliade, la démocratie britannique en est sortie grandie.

On sait que pour une certaine gauche et une certaine droite mondialistes, le Brexit relève ni plus ni moins du sacrilège. La preuve irréfutable en serait les inquiétants résultats économiques du pays, sans oublier les hypothèques écossaise et irlandaise qui pèsent encore sur le Royaume-Uni. C’est oublier que le Brexit n’a jamais été d’abord un choix économique. Mais, y en a-t-il d’autres pour les mondialistes ? Ce fut essentiellement un choix politique évoquant quelque chose qui pourrait ressembler au « Maîtres chez nous » ( « Take back control ») que les Québécois connaissent bien.

Les Britanniques l’ont compris. C’est pourquoi personne ne songe aujourd’hui à revenir sur cette décision. D’autant que, si l’économie ne va pas bien, la marginalisation annoncée du Royaume-Uni en matière de politique étrangère ne s’est pas produite. Il faudra évidemment des années pour mesurer l’effet réel du Brexit. Notons pourtant qu’après des hésitations, Boris Johnson a fait mieux que l’Union européenne pour produire rapidement un vaccin, vacciner massivement sa population et affirmer son leadership dans le soutien à l’Ukraine.

Mais BoJo sera toujours un indocile. « Une grande partie de l’establishment n’a jamais vraiment accepté Boris Johnson comme un leader légitime, et il [lui] a ensuite donné trop de motifs de croire qu’[elle] avait raison », a déclaré le sociologue David Goodhart au quotidien Le Figaro. Ce chef de commando qui a toujours roulé à l’instinct n’était visiblement pas taillé pour l’exercice lent et appliqué du pouvoir. Une fois le Brexit accompli, et son stratège Dominic Cummings parti, il s’est retrouvé sans boussole.

Son successeur saura-t-il poursuivre la conversion du Parti conservateur amorcée par Theresa May en une droite plus sociale, à la Disraeli, capable de convaincre les populations du Midland et du Nord que leurs élites mondialistes ne les ont pas totalement abandonnées ? C’est tout le défi du successeur de Boris Johnson. Il ne serait pas étonnant qu’on entende à nouveau parler de lui un jour ou l’autre.

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