Le feu, encore

L’histoire a été propulsée à l’avant-scène par le président Joe Biden lui-même, alors qu’il présentait, il y a quelques jours, son décret présidentiel pour protéger, tant bien que mal et trop peu trop tard, l’accès à l’avortement aux États-Unis. Elle s’est propagée dans le monde entier : en Ohio, une fillette de dix ans, tombée enceinte à la suite d’un viol, a été forcée de se rendre dans l’Indiana voisin pour y recevoir un avortement, puisque la loi de son État interdit désormais toute interruption volontaire de grossesse au-delà de six semaines, même en cas de viol ou d’inceste.

Une situation horrifiante, illustrant dans sa forme la plus cruelle la violence qu’inflige une société qui choisit de restreindre l’accès à l’avortement et aux soins de santé reproductifs. L’exemple est si puissant — et si politiquement efficace — qu’on s’est empressé de tenter de retrouver sa source. Début juillet, le quotidien d’Indianapolis, le IndyStar, consacrait un article aux femmes venues de l’Ohio dans l’espoir de recevoir un avortement. On y relayait le témoignage d’une gynécologue, Caitlin Bernard, qui confiait avoir récemment traité une patiente adressée par un collègue de l’Ohio ; une patiente âgée de dix ans, victime de viol, privée d’un accès à l’avortement dans son État parce qu’elle était enceinte de six semaines et … trois jours.

Bien qu’il soit difficile de contre-vérifier les faits au-delà du témoignage de la Dre Bernard, pour des raisons évidentes de confidentialité, un homme a été arrêté par la police de Colombus en lien avec ce viol. Les corps policiers ont indiqué que des tests génétiques seraient effectués à partir des restants de l’embryon porté par la fillette de dix ans afin de le relier au suspect.

Les couches de violence se superposent, s’enchaînent, comme une boucle infernale. L’entrée dans l’ère post-Roe prend des airs dystopiques. Le mouvement de ressac antiféministe, dont l’invalidation de Roe est à la fois un symptôme et un accélérateur, est particulièrement brutal en cet été ponctué par l’enchaînement des catastrophes climatiques. Aucun lien, me direz-vous ? Et pourtant. Rien qu’à l’instinct, on sent bien que quelque chose lie la dégradation de l’environnement et les pulsions autoritaires qui motivent l’intensification du contrôle exercé sur le corps des femmes. Sauf qu’il n’y a pas seulement l’instinct. Il y a aussi des données.

On sait déjà qu’à l’échelle mondiale, les femmes subissent davantage les impacts des changements climatiques : elles sont les premières à souffrir des conséquences de l’aggravation de l’insécurité alimentaire, elles sont plus nombreuses parmi les populations déplacées, elles sont aussi, en règle générale, plus pauvres, et donc moins en mesure d’encaisser les coups durs induits par la dégradation de leur milieu de vie. On ne le répétera jamais assez, la justice environnementale est un enjeu féministe.

Or, voilà aussi qu’on commence à s’intéresser à l’impact des événements climatiques extrêmes sur la violence fondée sur le genre, et plus spécifiquement sur la violence perpétrée dans le sillage immédiat des catastrophes environnementales. Une étude parue en juin dans The Lancet proposait l’une des premières synthèses de la littérature existante sur ces questions. Les données révèlent que la violence fondée sur le genre tend à s’accroître durant et immédiatement après les épisodes climatiques extrêmes.

Lorsqu’une catastrophe survient, qu’il s’agisse d’une inondation, d’un épisode de sécheresse ou de famine ou d’incendies majeurs, les femmes (tout comme les minorités de genre) sont alors particulièrement vulnérables aux situations d’abus et d’exploitation. D’une part, on rapporte qu’elles sont souvent laissées seules pour éponger les dégâts tout en soutenant — émotionnellement, matériellement — la famille.

Et d’autre part, on souligne qu’il leur est plus difficile d’accéder à l’aide offerte aux sinistrés sans s’exposer à de la violence (dans les installations temporaires offertes aux personnes déplacées, par exemple). Elles sont donc face à un choix difficile, entre demeurer dans un milieu de vie dévasté, potentiellement dangereux, ou quitter leur logis et affronter des périls d’un autre ordre (agressions sexuelles, enlèvement, meurtre).

Par ailleurs, et bien qu’on souligne le besoin de récolter plus de données à ce sujet, on remarque que les perturbations climatiques tendent à renforcer les pratiques et les normes patriarcales au sein des sociétés, érodant les droits et les possibilités dont jouissent les femmes et les minorités de genre.

Au-delà de la détérioration des conditions de vie matérielles des femmes, il y a donc bel et bien quelque chose de l’ordre de la crispation sociale qui accompagne la crise écologique. Comme si, à mesure que l’étau se resserrait sur le vivant, la pression était déchargée avant tout sur les groupes traditionnellement marginalisés.

Lorsqu’on voit les assauts portés aux libertés reproductives au sud de la frontière, ainsi que la montée en puissance, un peu partout, des discours masculinistes, homophobes, transphobes, et bien sûr racistes, suggérer que cela n’est pas étranger aux mille brasiers qui perturbent déjà le quotidien de millions de personnes ne relève pas de la paranoïa. On remarque plutôt une dynamique politique claire : les forces de la réaction s’organisent, et le laxisme environnemental, conjugué à l’indifférence face aux inégalités sociales, laisse le champ libre à l’avènement d’un futur aux relents écofascistes de plus en plus décomplexés.

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