Le sol, ce microbiote méconnu sous nos pieds

Les sols pauvres n’arrivent plus à produire du compost. À preuve, en Australie, les bouses des ruminants sont devenues un problème national, faute d’un nombre d’insectes suffisant pour les décomposer.
Photo: iStock Les sols pauvres n’arrivent plus à produire du compost. À preuve, en Australie, les bouses des ruminants sont devenues un problème national, faute d’un nombre d’insectes suffisant pour les décomposer.

On s’y essuie les pieds, on le foule négligemment, on le conquiert, on se l’approprie. Certains le creusent, l’excavent, en extirpent les entrailles. Puis on l’abandonne, pour y enfouir nos déchets et autres immondices. On finit même par y bouffer des pissenlits par la racine.

Le sol, ce mal-aimé, est pourtant à la base de la vie sur terre. Ce serait même la face cachée du monde vivant, le « placenta » de l’humanité.

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Marc-André Selosse, professeur au Muséum national d’histoire naturelle de Paris et auteur d’un vibrant plaidoyer en sol majeur pour la sauvegarde des terres, intitulé L’origine du monde.

Selosse, c’est le David Attenborough du monde souterrain, défenseur de la biodiversité enfouie et méconnue, mais si grouillante de vie que le monde ne saurait s’en passer.

« Les gens ne s’intéressent pas au sol, car c’est quelque chose d’ordinaire, de sale, d’invisible. On se soucie du sort des océans, car c’est magnifique, c’est plus glamour. Les gens y passent leurs vacances et ont développé un lien émotif. Les sols sont aussi menacés, mais dans l’indifférence générale », soutient cette sentinelle des sols.

Vrai qu’on s’émeut pour la santé de la grande bleue, mais pour le sort du tout-brun et de ses vers de terre, l’élan collectif est moins évident.

Pourtant, le plancher des vaches se délite tranquillement sous nos pieds, et ce, même si le sol détient la clé de la suite du monde.

 

« Le sol contient 26 % des espèces connues sur terre, et 90 % de la biomasse vivante et morte sur terre. C’est une cathédrale du vivant qui abrite des micro-organismes, des insectes, des bactéries, des virus essentiels à la vie des plantes et à la production d’oxygène », explique le défenseur de ce monde obscur.

Un microbiote terrestre

 

À l’instar d’un estomac, le sol constitue un microbiote essentiel à la survie du reste de la planète et des êtres vivants, résume-t-il. Sans sol, pas de plantes, pas d’oxygène, pas d’animaux, ni de rivières. Pas même de poissons ?

« Le sol, c’est le début de tout. Il n’y aurait pas de rivières sans la capacité des sols à emmagasiner l’eau. Le sol est une éponge qui retient de 50 à 400 litres d’eau par mètre carré. Il n’y aurait pas de poissons sans les terres dont le limon va fertiliser les côtes les plus poissonneuses de nos océans », souligne l’intarissable auteur.

Bourré de matières organiques et d’une faune lilliputienne, un sol riche en humus capte davantage de CO2 rejeté par l’humain que les arbres.

Or, cette machine à composter que décrit Selosse, cette couche nourricière qui régule le reste du vivant, ne forme qu’un mince film autour du globe. « On a l’impression que le sol est infini, inépuisable et très profond. Mais si vous tracez un cercle sur une feuille de papier pour dessiner, le trait de crayon est en fait mille fois plus gros que l’épaisseur réelle du sol », dit-il.

Le sol fertile, rempli de microbêtes vitales à la vie hors sol, ne fait pas plus de un à cinq mètres d’épaisseur. Dans un seul gramme de sol forestier fourmillent pourtant 100 000 à 1 million de bactéries, de spores, d’hyphes de champignons, d’amibes, de poux de terre (joliment appelés collemboles), d’acariens et de virus (même le SRAS-CoV-2 !), unis en un vaste réseau qui extrait et fait transiter minéraux et aliments essentiels vers le monde végétal, puis animal.

Sous nos pieds

 

Mais cette fine pellicule que décrit Selosse n’est pas immuable. Les sols fondent sous le coup de l’érosion, décuplée par les mauvaises pratiques agricoles, dit-il. Le labourage intensif multiplie de 10 à 100 fois l’érosion naturelle, laissant les sols nus, exposés à l’action du vent et de l’eau, qui les dépouillent d’une partie de leur oxygène et d’une masse d’organismes vivants. « On ne comprend pas qu’on marche sur de l’or ! Quelque chose d’irremplaçable qui met des millénaires à se bâtir. »

On a l’impression que le sol est infini, inépuisable et très profond. Mais si vous tracez un cercle sur une feuille de papier pour dessiner, le trait de crayon est en fait mille fois plus gros que l’épaisseur réelle du sol.

Cette richesse brune et humide s’envole dans les océans, à raison de 30 à 40 milliards de tonnes de sol chaque année. Autant dire que le plancher se dérobe sous nos pieds.

« Autour de la Méditerranée, on laboure depuis 5000 ans. Les sols sont vidés, des squelettes. C’est pire dans les pays tropicaux, où le quart des terres fertiles sont menacées de salinisation due à l’irrigation excessive », soutient Selosse.

Sous l’Empire romain, les armées avaient us de saler les terres de leurs ennemis pour assurer leur perte. Une arme létale que nous nous infligeons maintenant à coups d’engrais et d’irrigation à tous crins. « Perdre un sol est irréversible », dit-il.

Les deux tiers des sols agricoles en France sont imbibés de plus d’un pesticide et de trois à quatre fois plus de métaux lourds que le sol des forêts. En Chine, où l’équivalent de l’étendue de la Belgique est trop contaminé pour toute forme de culture, ce sont 20 % des terres agricoles qui sont contaminées par des polluants. 

« Un pays qui détruit ses sols se détruit, ajoute Selosse, citant les mots prononcés par Roosevelt lors de la grande sécheresse des années 1930 aux États-Unis. On est dans une situation d’urgence. »

Composteur géant

 

La kyrielle de bestioles qui grouillent dans le sol pâtit elle aussi de ce saupoudrage chimique. Or, ces acteurs souterrains nous rendent des services irremplaçables, assure le professeur, transformant morts et merde en merveilles. « La merde, c’est de l’or pour le sol ! »

Les sols pauvres n’arrivent plus à produire du compost. À preuve, en Australie, les bouses des ruminants sont devenues un problème national, faute d’un nombre d’insectes suffisant pour les décomposer. Des bousiers d’Afrique, aguerris aux bouses d’éléphants, ont dû être appelés en renfort pour gérer cette manne de crottes.

Même dans les cimetières d’Europe sévit une nouvelle crise du logement : celle des morts qui ne se décomposent plus assez vite pour faire de la place aux autres. Bourrés d’antibiotiques et de médicaments utilisés en fin de vie, les corps modernes sonnent le glas des bactéries et autres préposés à la décomposition dans le sol, observe l’auteur.

L’Occident affiche une drôle de conception de la terre, dit-il, associée à la saleté, à l’impureté, aux latrines, aux déchets qu’on y entasse et à la mort.

« Il faut reprendre conscience de sa richesse, de l’importance de la protéger pour notre autonomie alimentaire. Ce n’est pas parce qu’on peut encore faire pousser des géraniums qu’on peut nourrir l’humanité », souligne-t-il.

On peut « rescaper » des sols perdus en y réinjectant de la matière organique, affirme Selosse. « Ma principale crainte, c’est : “A-t-on encore le temps ?” Cela prend des décennies. » Le tiers des sols mondiaux seraient déjà dégradés, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, et la guerre en Ukraine a démontré combien l’équilibre alimentaire mondial peut être facilement fragilisé.

Plain(t)es du Saint-Laurent

 

Dans la plaine du Saint-Laurent, de belles terres noires s’envolent aussi au vent. « On perd deux centimètres par année d’un sol fertile qui fait un mètre. Si on ne fait rien, ces terres auront disparu dans 60 ans. L’agriculture intensive sape la fertilité de ce qui nous reste », affirme Nadine Bachand, analyste chez Équiterre, qui accompagne de grandes entreprises du sud-ouest dans la revitalisation de sols agricoles.

La clé de la vie, la matière organique, dit-elle, peut être réinjectée, mais au compte-goutte. Des prairies naturelles renferment jusqu’à 7 % de matière organique, presque cinq fois plus que les champs agricoles (1,5 %). « Pour remonter ça à 3 à 4 %, précise Nadine, ça prend 30 à 40 ans ! »

Seulement 5 % du territoire est zoné agricole au Québec, dix fois moins qu’en France, dit-elle. En 10 ans, l’équivalent de 34 000 hectares a été dézoné au profit d’autoroutes et autres projets de construction. « L’étalement urbain se poursuit encore sur les meilleures terres. Et une fois bétonné, c’est perdu pour toujours », déplore Nadine Bachand.

On dit souvent « sous les pavés, la plage ». Une plage, peut-être, mais où le bouillon de la vie souterraine se meurt. Où il ne subsistera peut-être plus que de quoi faire pousser des géraniums…

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