Chroniqueurs de fond

Le journalisme est un métier ingrat. Les meilleurs d’entre nous auront beau ciseler leurs textes pour en faire des pièces de choix, ils savent que leur travail est voué à s’effacer devant l’actualité du lendemain. Ce destin, évidemment, est dans la nature même de la nouvelle, condamnée à l’obsolescence. Je suis, à cet égard, comme vous : je n’ai pas le goût de lire le journal d’hier.

Certains textes journalistiques, toutefois, mériteraient un meilleur sort. Il y a, en effet, des reporters, des chroniqueurs, des éditorialistes et des critiques qui, par leur constance, par la qualité et l’originalité de leur regard sur le monde, par la force de leur style élèvent le journalisme au rang de la littérature. Peu d’entre eux, pourtant, survivent à l’actualité.

On peut encore lire, aujourd’hui, avec plaisir et intérêt, les grands reportages de l’Anglais George Orwell (1903-1950) ou de l’Américaine Martha Gellhorn (1908-1998), les chroniques et éditoriaux tranchants du Français Jean-François Revel (1924-2006) et, au Québec, les chroniques de Pierre Bourgault. On aimerait bien pouvoir relire celles de Foglia sur autre chose que sur le vélo, mais on attend toujours le recueil. Ces journalistes, une pièce à la fois, ont construit une oeuvre dont la valeur dépasse celle de bien des écrivains renommés.

On peut en dire autant du Français Jacques Julliard. Historien de formation, ce dernier, après avoir été éditorialiste au Nouvel Observateur pendant plus de 30 ans et à Marianne, ensuite, est aujourd’hui, à 89 ans, chroniqueur au Figaro, associé à la droite. Julliard, qui s’est toujours revendiqué comme un homme de gauche, serait-il devenu un méchant penseur de droite ?

C’est précisément à cette question que répond Comment la gauche a déposé son bilan (Champs actuel, 2022, 290 pages), un vigoureux recueil des récentes chroniques de Julliard au Figaro.

Figure importante de la gauche républicaine française attachée au socialisme dans sa version sociale-démocrate, « entendue comme le maximum de justice compatible avec un niveau incompressible de liberté », Julliard critique sans ménagement ce qu’il appelle le « gauchisme culturel », c’est-à-dire cette nouvelle gauche, parfois dite « woke », pour laquelle la justice passe désormais par la défense intransigeante de toutes les minorités, « sous le double effet d’un individualisme tyrannique et d’un communautarisme envahissant », sans souci de l’universalisme et du bien commun, désormais associés au colonialisme et au racisme.

Traditionnellement, explique Julliard, la gauche, en France, défendait la laïcité, la démocratie, l’universalisme, l’école républicaine méritocratique comme lieu de l’intégration nationale, le souci de la sécurité des citoyens et, oui, celui de la nation, de la patrie.

En abandonnant ces valeurs « au profit d’un nouveau logiciel, hérité de la société américaine et des sciences sociales », la gauche française s’est condamnée à devenir une voix moralisatrice qui gosse, comme on dit par chez nous, mais qui n’agit plus sur l’essentiel, n’interpelle plus les classes moyennes et populaires. « On ne mesure pas assez, conclut Julliard, le traumatisme que fut et reste souvent pour l’électorat de gauche la quasi-obligation qui est la sienne de voter pour une certaine droite, la droite modérée, s’il veut rester fidèle à son universalisme. »

Cette réflexion, menée avec panache et érudition, ne s’applique pas sans nuance à la situation québécoise, mais la critique des métamorphoses de la gauche qu’elle développe éclaire néanmoins notre débat national.

J’ai grandi dans un Québec où être indépendantiste, social-démocrate et partisan de la laïcité faisait de vous une personne de gauche. J’en avais fait mon identité politique. Aujourd’hui, avec les mêmes idées, je me retrouve classé à droite par une nouvelle gauche qui assimile même la défense du français, au Québec, à la réaction. Julliard a raison : on n’a plus la gauche qu’on avait ! Je me permets, avec lui, de m’en désoler.

Je ne sais pas ce qu’en aurait pensé Fernand Gagnon (1913-1988). Journaliste au Nouvelliste de Trois-Rivières pendant plus de 35 ans, Gagnon n’était certes pas un homme de gauche. Dans les années 1960, il tentait, dans un style franc et charmant, de conjuguer son esprit plutôt conservateur avec une réelle ouverture d’esprit à l’égard de l’évolution sociale entraînée par la Révolution tranquille. Il souhaitait un statut particulier pour le Québec dans le Canada, mais saluait la fougue du jeune Pierre Bourgault en écrivant que le mouvement indépendantiste était nécessaire pour forcer Québec et Ottawa à respecter les droits et l’autonomie du Québec.

En publiant Fernand Gagnon (GID, 2022, 426 pages), un riche recueil de ses meilleurs textes, son fils Pierre nous fait découvrir l’oeuvre oubliée d’un modeste orfèvre du journalisme qui lisait le monde à partir de Trois-Rivières.

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