L’escalade du mot en n

Je serais incapable de dire quand on m’a lancé le mot en n au visage pour la première fois. Je sais qu’en prématernelle, l’insulte faisait déjà partie de ma réalité. Je sais aussi qu’au primaire, un élève avait décidé de me harceler de manière continue avec le mot, pendant plusieurs semaines.

Au début, l’enseignante à qui je l’avais dénoncé m’a demandé de l’ignorer : « Il cherche l’attention, c’est tout. » Ensuite, alors qu’on était en file à la bibliothèque de l’école, je lui ai crié d’arrêter. Là encore, l’enseignante m’a reproché — à moi, et à moi seulement — de faire du bruit et m’a conseillé de mieux gérer mes émotions. Quelques jours plus tard, l’élève a recommencé dans la cour d’école, à la récréation. Je lui ai foutu mon poing sur la gueule.

C’était la première (et la dernière) fois que j’utilisais la violence physique pour régler un problème. Je devais avoir sept ou huit ans. Là encore, c’est moi — et moi seulement — qui ai été punie par l’école. Mais mon message avait fini par passer. L’élève en question n’a plus recommencé. Il ne me restait plus qu’à vivre avec… tous les autres utilisateurs du mot.

Je me souviens que le coup de poing m’a prise moi-même par surprise. J’étais une petite fille très menue, et je ne savais pas que j’avais ça en moi. Avec le recul, je vois aussi qu’il y a eu toute une « procédure d’escalade », disons, avant que les choses en arrivent là. Le coup de poing n’aurait jamais existé si les adultes impliqués dans l’affaire avaient pris leurs responsabilités d’adultes plutôt que de me reprocher de trop tenir à ma dignité humaine.

Je ne raconte pas ce souvenir pour attirer l’attention sur ma petite personne ni parce que je me trouve particulièrement à plaindre. Au contraire : je suis assez entourée d’(ex-)enfants noirs québécois pour savoir que ce que je raconte est complètement banal. Et que des histoires comme celles-là, il en existe des milliers.

Même si le Québec d’aujourd’hui n’est plus celui des années 1990, bien des enfants continuent de recevoir ce mot à la figure — et toute une autre litanie d’insultes racistes — à l’école, dans la rue ou ailleurs. Ces incidents mettent bien sûr les parents d’enfants noirs dans des situations émotionnellement très difficiles à surmonter. Je ne compte plus mes amis qui m’ont raconté avoir eu à répondre aux questions de leurs très jeunes enfants, souvent d’âge préscolaire, au retour à la maison. « Maman, pourquoi ma peau est sale ? Papa, pourquoi est-ce que notre famille ressemble à des singes ? Maman, pourquoi est-ce que mes cheveux sont laids ? Papa, c’est quoi un n… ? »

Ces parents-là, ce sont des parents comme tous les parents. Des parents qui cherchent à protéger leurs enfants. Des parents qui, comme n’importe quel parent, peuvent écouter la Première Chaîne de Radio-Canada dans la voiture en revenant de la garderie.

Ces parents peuvent ne pas avoir envie de répondre, en plus de tout ce qui les préoccupe déjà, à un « Maman, Papa, pourquoi est-ce que le monsieur répète n… à la radio ? » Ou peut-être sont-ils eux-mêmes d’ex-enfants noirs bien de chez nous, qui préféreraient ne pas réentendre cet après-midi-là un mot lié à tant de souvenirs. Un simple avertissement en ondes leur permettrait de changer de poste — et ceux qui souhaitent écouter pourraient continuer à le faire.

On ne parle pas ici de censure, mais d’un simple avertissement. Vous savez, le genre d’avertissements que les journalistes font avant d’aborder des sujets difficiles en ondes depuis presque toujours. Le genre de précaution qu’on prend naturellement avant de montrer des images de guerre, de violence, des pensionnats pour Autochtones, de raconter dans le détail un crime sordide ou de parler de suicide. Ou même le type de périphrase qu’on utilise sans y penser avant de parler trop explicitement de sexualité à heure de grande écoute.

Les journalistes et animateurs des grandes télés et radios généralistes pensent toujours à leur public, qui inclut nécessairement des parents et leurs enfants qui les écoutent dans la voiture ou à la maison. On s’assure d’amener le public avec soi dans sa quête d’information. On choisit ses questions, ses mots et ses angles en fonction de ce qu’on imagine être les besoins et les sensibilités du public. Cette passion pour le public, elle nourrit l’amour du métier.

C’est une évidence, mais il semble qu’il soit nécessaire de le dire : les personnes noires, les parents noirs, les enfants noirs font partie du public.

Il semble que lorsqu’elles pensent aux familles à la maison, aux enfants dans la voiture, certaines personnalités médiatiques n’ont pas encore le réflexe de s’imaginer qu’ils puissent être noirs. Ou bien, peut-être s’imagine-t-on encore mal quelles sont les réalités de ces familles et de ces enfants au Québec.

Si ce souci du public incluait vraiment tout le public, il n’y aurait jamais eu de plainte au CRTC. L’ombudsman de Radio-Canada aurait pu régler la question à l’interne lorsqu’on lui a soumis la question, démarche qui là aussi n’aurait pas été nécessaire si l’émission Le 15-18 avait réagi autrement au courriel initial du plaignant.

La plainte elle-même n’aurait pas été nécessaire, d’ailleurs, si des personnes autrement sensibles aux vécus de bien des Afro-Québécois avec le mot en n avaient été présentes dans l’équipe de l’émission — non pas pour censurer la discussion, mais pour suggérer de faire attention à la façon dont on traitait le sujet.

On peut regretter la « procédure d’escalade », l’implication d’une structure fédérale telle que le CRTC, et ce qu’elle implique pour l’indépendance des salles de presse. Il faudrait aussi admettre que cette escalade n’aurait jamais existé si toutes les personnes impliquées à chaque étape de cette affaire s’étaient saisies autrement de leurs responsabilités, plutôt que de reprocher à un auditeur de trop tenir à sa dignité humaine.

Comment et pourquoi, donc, en sommes-nous arrivés à cette décision coup-de-poing du CRTC ?

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