La ségrégation scolaire

Drôle d'affaire que celle des écoles juives. Pour favoriser les échanges interculturels, dit-il, le ministre de l'Éducation leur avait consenti 10 millions de dollars. Ces écoles seraient désormais financées par les fonds publics en totalité plutôt qu'à 60 % comme les autres écoles privées du Québec, parce qu'elles étaient désormais rattachées à une commission scolaire non confessionnelle.

L'iniquité a certes été évoquée comme un argument à l'encontre de cette politique d'exception. Mais la tempête suscitée par Pierre Reid était alimentée par quelque chose d'infiniment plus puissant. L'opinion publique a clairement rejeté le principe de la ségrégation scolaire sur la base des religions.

Pourtant, les écoles juives existent depuis des décennies et elles sont financées par les fonds publics depuis 1969. La décision d'augmenter la participation financière du gouvernement dans ces écoles, finalement annulée mercredi dernier, semble avoir servi de révélateur d'une réalité déjà ancienne. Les écoles séparées financées par l'État étaient tolérées. Leur fréquentation a même connu une certaine hausse depuis la levée du moratoire imposé aux écoles ethnoreligieuses durant les années 1990.

En 2000, on estimait que plus de la moitié des élèves grecs et près des trois quarts des élèves juifs fréquentaient des écoles contrôlées par leurs communautés.

Si c'est le caractère confessionnel des écoles privées juives qui fait problème, le débat sur leur statut ne peut pas s'éteindre avec la volte-face du gouvernement ni avec le remaniement ministériel qui pourrait s'ensuivre.

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La question est désormais posée: doit-on maintenir et si oui à quelles conditions, des écoles ségréguées sur le plan religieux, financées par l'État, peu importe dans quelles proportions? Il n'y a pas de réponse objective universelle à cette question. Celle-ci dépend de la conception de la citoyenneté et des préférences de chacune des sociétés.

Les États-Unis ont leurs Charter Schools. Aux Pays-Bas et au Danemark, les écoles musulmanes financées partiellement ou entièrement par l'État sont nombreuses. En France et en Allemagne, l'existence d'écoles ethnoreligieuses est possible, mais leur financement public ne l'est pas. La Belgique et la Grande-Bretagne accordent un soutien financier à ces écoles, mais celui-ci est limité et il est assorti de conditions.

Le cas de la Grande-Bretagne est intéressant. En 1985, un rapport rejetait catégoriquement les écoles séparées. Mais la pression en faveur d'écoles musulmanes s'est accentuée au cours des années Thatcher, qui préconisait le libre choix des écoles pour les parents et la privatisation de l'éducation. Le gouvernement conservateur a toutefois refusé de financer de telles écoles. C'est le gouvernement travailliste de Tony Blair qui a levé le moratoire, mais en imposant des balises en ce qui a trait à la promotion des valeurs démocratiques et de l'égalité des sexes.

Ici comme ailleurs, c'est la montée de l'islamisme qui change la donne. Jusqu'à récemment, les écoles ethnoreligieuses appartenaient à des communautés d'implantation ancienne qui suscitaient la confiance de la majorité ou, du moins, à qui on avait accordé un statut particulier en retour du maintien, dans l'école publique, des privilèges des deux communautés majoritaires: les catholiques et les protestants.

Depuis le dernier recensement, on sait que la population musulmane forme au Québec le groupe religieux non chrétien le plus nombreux, devançant la communauté juive. Or les musulmans, et en particulier certaines franges plus fondamentalistes, refusent de distinguer l'univers public (dont l'école, mais aussi l'État) et l'univers privé.

Bien que les musulmans soient l'objet de préjugés non fondés (comme ceux qui assimilent islam et terrorisme), il reste que la conception du vivre-ensemble véhiculée par cette religion est perçue comme une menace par les populations occidentales pour qui la religion relève désormais de la vie privée.

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Comme la liberté de religion est reconnue par la Charte québécoise des droits et libertés comme un droit fondamental, il ne saurait être question d'interdire les écoles religieuses, mais l'État est-il obligé de les financer?

Les promoteurs de ces écoles peuvent soutenir que la réussite scolaire des jeunes de leurs communautés requiert un arrimage étroit entre les cultures scolaires et familiales. Or les recherches menées à ce sujet aux États-Unis et au Pays-Bas ne sont pas concluantes à cet égard, puisque les facteurs de réussite sont trop complexes pour différencier celui de l'appartenance religieuse.

Ils peuvent revendiquer de telles écoles au nom de la transmission de leur culture. Or des recherches montrent que la fréquentation d'institutions communes n'empêche pas en soi la transmission d'une culture.

Quoi qu'il en soit, la réponse aux demandes formulées par les groupes religieux minoritaires ne peut être dissociée du traitement accordé par la société à sa majorité.

Il existe toujours, en parallèle du système public, des écoles privées catholiques au Québec. Celles-ci sont majoritairement financées à 60 %, comme le sont les écoles juives. Dans une chronique récente, j'ai suggéré que l'État continue de subventionner les écoles privées, mais en resserrant les conditions qui leur sont imposées. L'une d'elles pourrait être de renoncer à leur statut confessionnel. Dès lors, la même exigence pourrait être faite aux écoles juives, grecques ou musulmanes.

Mais le sort des écoles confessionnelles privées est lié à la décision que prendra cette année le gouvernement de maintenir ou de retirer aux confessions catholique et protestante le privilège qui leur est toujours conféré dans les écoles publiques. Nous reviendrons sur cette question la semaine prochaine.

NOTE : J'ai puisé plusieurs informations contenues dans ce texte dans un ouvrage du professeur Marie McAndrew, de l'Université de Montréal: Immigration et diversité à l'école, PUM, 2001.

michel.venne@inm.qc.ca

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2 commentaires
  • Réjane Rancourt - Inscrite 25 janvier 2005 02 h 10

    la laïcité pour favoriser la paix sociale

    La religion, à cause de ses fondements, relève dans son essence même de la croyance , la raison en étant absente , elle est strictement de l'ordre de la subjectivité. Elle favorise ainsi les conflits.

    Les sociétés ouvertes, démocratiques, se construisent sur des principe, des règles de droit soumis au changement par et pour ses citoyens. Les croyances y sont danvantage remises en question.

    Je crois que nous faisons une grave erreur, pouvant compromettre notre paix sociale pour l'avenir en refusant d'affirmer haut et avec fermeté le choix que nous avons fait d'ëtre une société laïque.

    Devons-nous subventionner les écoles religieuses? Soyons cohérents. Des subventions partielles avec conditions...encore que... seulement s'il est possible de savoir si elles sont respectées.....

  • veronique dolhats - Inscrite 28 janvier 2005 11 h 51

    la laïcité

    La religion ne doit en aucun cas intervenir dans l'éducation. La religion doit rester dans le domaine privé. Encore une fois la religion ne mène qu'à la guerre, chacun pense que sa foie est la meilleure et ne supporte pas celle de l'autre.
    La laïcité doit venir de l'école. L'école doit interdire les signes ostantatoires de religion. L'état doit se séparer de la religion. Tout cet engoument mondial pour la religion me fait peur et n'augure rien de bon pour notre avenir.La seule religion de nos lointains ancêtres n'était-elle pas la survie ?