Du féminisme carcéral

Cette semaine, un juge (nécessairement bourgeois), Matthieu Poliquin, a décidé d’absoudre un autre bourgeois, Simon Houle, ingénieur celui-là, de tout casier judiciaire après qu’il eut été reconnu coupable d’agression sexuelle et de voyeurisme. La peine de 18 mois de prison réclamée par la Couronne aurait nui à la carrière de bourgeois de l’accusé, a conclu le juge. Il est en effet tout à fait de bon ton qu’un bourgeois criminel puisse continuer de voyager à sa guise, surtout s’il semble de « bonne moralité », comme le croit le juge Poliquin.

C’est qu’après tout, les prisons n’ont jamais été conçues pour les bourgeois. Au contraire, le système carcéral moderne s’est plutôt développé pour surveiller, contrôler et punir les populations qui offensent leurs sensibilités du jour. (Il faudrait ici citer en référence bien des oeuvres, dont bien sûr l’incontournable Michel Foucault.)

Au Canada, la liste des « indésirables » surincarcérés est longue. Les Autochtones, qui comptent pour 5 % de la population du pays, représentent 28 % des prisonniers des établissements fédéraux ; les Noirs, qui forment 3,5 % des Canadiens, comptent pour 9 % de la population des prisons. Et les agents des services correctionnels utilisent plus souvent la force sur ces deux groupes de prisonniers. Il faudrait vraiment tout ignorer de l’histoire de l’Amérique du Nord pour voir dans ces statistiques un biais à corriger avec des solutions faciles, ou pire, une preuve d’un « vice de caractère » dans ces segments de la société. La justice criminelle et les pénitenciers, dans ce coin-ci du monde, ont été élaborés notamment comme technologies de contrôles des vies noires et autochtones.

Les prisons servent aussi à surveiller les pauvres.

Étude après étude, on voit que les personnes incarcérées au Canada vivent en grande partie sous le seuil de la pauvreté, sont souvent sans emploi (et même sans abri) au moment de leur arrestation, ont tendance à être très peu scolarisées et ont un historique de problèmes de santé mentale et de toxicomanie.

Les prisons, c’est par ailleurs la solution que notre société a trouvée pour tenir à l’oeil les « fous » — et peut-être surtout les « folles » — qui n’ont pas le bon profil social. Les chercheurs qui dressent le profil des personnes incarcérées voient bien la grande proportion d’hommes, et encore plus de femmes, dans le système carcéral qui ont subi dans l’enfance des abus — psychologiques, physiques et, souvent, sexuels. Pendant que l’on débat de la place que les violeurs devraient prendre en prison, on comprend trop peu souvent que ces établissements sont remplis de… leurs victimes.

Les survivants des pensionnats pour Autochtones, les ex-enfants de la DPJ, les jeunes issus de familles dysfonctionnelles qui s’automédicamentent avec une drogue ou une autre peuplent les prisons. Au gré de l’austérité budgétaire, on coupe dans le filet social — mais très certainement pas dans la justice pénale, des policiers aux juges. Faute de guérir les traumas et leurs effets dévastateurs sur les communautés vulnérables, on punit leurs manifestations et on encage les humains qui les incarnent.

Il ne s’agit pas ici d’un « défaut » de notre justice criminelle, mais bien de la manifestation pleine et entière de la logique bourgeoise sur laquelle elle a été créée.

On a donc affaire à un système non pas « brisé », mais qui fonctionne à merveille. Il produit exactement ce pour quoi il a été mis sur pied : régir le bannissement social des uns pour garantir le confort des autres. Les prisons, au fond, c’est le premier et le mieux financé des mouvements « pas dans ma cour ». Elles ne servent pas à régler les problèmes sociaux, mais à garantir qu’ils aient cours le plus loin possible des bonnes gens. C’est pourquoi, par ailleurs, la réhabilitation et la guérison sont loin d’être les préoccupations principales du système.

Les prisons, disais-je donc, n’ont jamais été conçues pour les bourgeois. Le scandale, cette semaine, est causé par l’audace d’un juge qui a osé expliciter ce raisonnement. Et dans les milieux féministes, on s’inquiète avec raison des conséquences de cette décision sur les survivantes d’agression qui souhaiteraient dénoncer.

Avec raison, on souhaite des institutions qui ne banalisent pas la violence sexuelle et qui tiennent les agresseurs responsables de leurs actes. On veut que la victime puisse obtenir justice, qu’elle se sente en sécurité, que la gravité de ce qu’elle a subi soit reconnue, et qu’il n’y ait plus de récidives du côté de l’agresseur. Surtout, plus globalement, on veut que la violence sexuelle cesse d’être un fléau de société. On souhaite que le système de justice ne se fasse plus complice de sa continuation.

Là-dessus, sur toute la ligne, on a complètement raison.

Le danger, avec l’actualité, c’est de tomber dans ce qu’il est convenu d’appeler le féminisme carcéral — soit la croyance que les prisons, comme technologie de contrôle des corps, constituent à terme une stratégie viable pour éradiquer les violences sexuelles. Le féminisme carcéral, c’est croire que des peines plus longues et plus dures pour chaque agresseur vont finir par amener l’ensemble des femmes vers la sécurité.

Quand on comprend qui peuple nos prisons, on comprend que le féminisme carcéral est nécessairement un féminisme bourgeois. Et que chercher à demander plus de peines de prison pour tous, comme solution aux problèmes sociaux, est une avenue qui mène nécessairement à la destruction de l’environnement social des femmes pauvres et des femmes racisées.

On peut tout à fait dénoncer la décision du juge Poliquin, la banalisation de la violence qu’elle implique et le double standard classiste qu’elle représente sans voir la prison comme une panacée. On a raison d’être choqués qu’un bourgeois échappe à la prison parce qu’il est bourgeois. Il faudrait, idéalement, se montrer également choqués que des pauvres se retrouvent constamment en prison parce qu’ils sont pauvres.

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