La science de monsieur Seguin

Parmi les grands Québécois, il n’y a pas que René Lévesque (1922-1987) qui aurait eu 100 ans cette année. C’est le cas, aussi, et j’y reviendrai peut-être, du politologue Léon Dion (1922-1997), qui se décrivait, en fin de carrière, comme un « fédéraliste fatigué », convaincu qu’on ne pouvait négocier avec le Canada anglais qu’en lui mettant un couteau sur la gorge, et du communicateur scientifique Fernand Seguin, né le 9 juin 1922 et mort, prématurément, à 66 ans, en juin 1988.

Formé en biochimie à l’Université de Montréal au milieu des années 1940, Seguin sera brièvement chercheur à l’hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu avant de se consacrer, à partir des années 1950, à la communication scientifique, principalement à Radio-Canada. Ami des écrivains et des savants, Seguin, pionnier en la matière, était un vulgarisateur scientifique hors pair, doté d’une culture générale étendue, d’une remarquable maîtrise de la langue et d’une sagesse peu commune.

« Aussi à l’aise dans ses dénonciations de certains abus de la philosophie écologiste que dans ses critiques de l’inflation technologique, écrivait à son sujet le journaliste scientifique Jean-Marc Carpentier en 1988, [Seguin] se plaisait à rappeler que l’idéologie est toujours mauvaise maîtresse au royaume de la connaissance. Scientifique sans être scientiste, il savait que la connaissance de la nature est une composante essentielle de la culture humaine. Avec imagination, passion et humour, il nous présente donc une science à visage humain. » Comme le biologiste Jean Rostand (1894-1977), son héros, Seguin était d’abord un humaniste.

Son oeuvre écrite, essentiellement composée de chroniques radiophoniques, se retrouve dans deux livres, La bombe et l’orchidée et Le cristal et la chimère, réunis en un seul volume aux éditions Libre Expression en 2003. Ce formidable ouvrage, à la fois instructif et très agréable à lire, ne se trouve plus qu’en bibliothèque. J’ai la chance de l’avoir dans la mienne et, à l’occasion du centenaire de son auteur, je l’ai relu avec grand plaisir.

Seguin est un maître de la culture scientifique, c’est-à-dire, selon la définition wikipédienne, ce « domaine de la connaissance qui concerne les sciences et les techniques principalement sous l’angle de leur impact sur la société ». Les textes de Seguin ne s’adressent pas à nous comme à des élèves d’une classe de science ; ils visent plutôt à faire de nous des citoyens qui en savent assez en la matière pour bien diriger leur vie. Seguin nous épargne toujours les effets de manche savants, le jargon et les statistiques étourdissantes auxquels il préfère les commentaires explicatifs accessibles et élégamment tournés.

Sa critique de l’utilisation des statistiques, pour évaluer les risques d’avoir une maladie, par exemple, est radicale. Il en parle comme de « la perversion la plus flagrante de l’interprétation scientifique dans le domaine de la santé » et conclut à « l’inutilité quasi absolue de ces données pseudoscientifiques appliquées à des cas individuels ». Atteint d’un cancer dans la soixantaine, Seguin, d’ailleurs, refusait de dire qu’il se battait contre cette maladie. « Ça arrive », constatait-il avec sagesse.

Chantre de la curiosité scientifique, animé par la « joie de connaître », Seguin invitait néanmoins les chercheurs à l’humilité — les réponses simples sont rares, dans ce domaine —et les journalistes à la sobriété. Il se moquait de la succession des aliments vedettes — les vitamines, les fibres, le calcium, etc. — dans le monde de la nutrition et de « la vanité de vouloir lutter contre les inconvénients irréversibles de la vieillesse ».

Sa réfutation de la valeur des tests psychologiques servant à évaluer notre intelligence ou notre normalité et son rejet de la thèse de l’hérédité de l’intelligence sont particulièrement réjouissants. On aurait aimé le lire, aujourd’hui, sur un sujet controversé comme le TDAH, peut-être hâtivement expliqué par des considérations génétiques.

Seguin déplorait le fait que « la culture scientifique constitue un ghetto au sein de la culture ». Il a consacré sa vie à briser cette indifférence et à essayer de convaincre les Québécois que la science n’est pas « une activité confidentielle réservée à quelques cerveaux supérieurs », mais « une aventure excitante de l’esprit humain ». Je ne l’ai connu qu’après sa mort, grâce à ce livre, et il m’a convaincu.

Il reste néanmoins, aujourd’hui, du travail à faire en ce sens. La culture scientifique, avec son approche historique et sociale, demeure le parent pauvre dans nos écoles et dans nos médias généralistes. La récente pandémie a montré les dangers auxquels nous expose une telle inculture. Pris entre des savants obnubilés par leur spécialité et des sceptiques souvent ignorants, nous aurions eu besoin de la sage et humble culture scientifique de monsieur Seguin.

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