Chrystia Freeland, l’héritière affaiblie

Le premier ministre fédéral, Justin Trudeau, s’est envolé cette semaine pour une série de rencontres à l’étranger, laissant derrière lui un gouvernement en déroute. Pendant qu’il se fait voir sur la scène internationale — aux sommets du Commonwealth, du G7 et de l’OTAN —, ses ministres s’empêtrent les uns après les autres dans des crises qui mettent en doute leur compétence. Les imbroglios perdurent dans les bureaux des passeports et les aéroports du pays. Et, comme si ce gouvernement n’apprenait jamais de ses erreurs, des accusations d’ingérence politique dans une enquête de la GRC mettent de nouveau le bureau du premier ministre sur la sellette, rappelant douloureusement l’affaire SNC-Lavalin. L’avenir de M. Trudeau à la tête du Parti libéral du Canada redevient soudainement un sujet d’actualité pour beaucoup de libéraux.

Hélas ! Celle que d’aucuns voient comme l’héritière naturelle de M. Trudeau, la ministre des Finances et vice-première ministre, Chrystia Freeland, se trouve, elle aussi, dans de beaux draps. Avant même que Statistique Canada ne révèle cette semaine que l’inflation s’est hissée à 7,7 % en mai — son plus haut niveau depuis 1983, alors que c’était le père de M. Trudeau qui occupait le 24, Sussex —, Mme Freeland s’est vue accusée par plusieurs économistes d’avoir contribué à la volée des prix à la consommation avec sa politique fiscale trop stimulatrice.

Après avoir ouvert les vannes durant la pandémie, Mme Freeland continue de trop dépenser, bien que le taux de chômage soit au plus bas et que l’économie roule à toute vitesse. Pour contrecarrer les effets inflationnistes de la politique fiscale du gouvernement Trudeau, la Banque du Canada doit augmenter les taux d’intérêt plus rapidement que prévu. Au lieu de calmer l’inflation de façon graduelle et ordonnée, la banque centrale se voit ainsi obligée d’administrer un remède de cheval.

« À l’heure actuelle, la Banque du Canada supporte à elle seule le fardeau de la réduction de l’inflation exceptionnellement forte, même s’il est évident que l’essentiel de la hausse de l’inflation depuis la pandémie s’explique par les politiques budgétaires qui, au Canada (et ailleurs), ont été pensées pour protéger les entreprises et les ménages contre les chocs économiques de la pandémie, a écrit l’économiste en chef de la Banque Scotia, Jean-François Perrault, dans une analyse publiée en début de semaine qui a fait beaucoup de vagues à Ottawa. Il est juste d’affirmer qu’au Canada, les administrations responsables de la politique budgétaire ne font rien qui soit assez important pour ralentir l’inflation. »

La plupart des économistes à Bay Street prévoient maintenant une hausse du taux directeur de la Banque du Canada de 75 points de base (ou de 0,75 point de pourcentage) en juillet suivie d’une hausse semblable à l’automne. Les taux hypothécaires monteraient ainsi en flèche. Tant souhaité, l’atterrissage en douceur de l’économie et du marché immobilier canadiens deviendrait mission impossible. Le Canada serait plongé dans une récession aux conséquences néfastes étant donné le fort niveau d’endettement des ménages du pays.

Voilà le dilemme auquel fait face Mme Freeland, au moment où les partis d’opposition la somment d’aider les Canadiens à faire face à la hausse des prix à la consommation. Baisser les taxes à la pompe ou envoyer des chèques à la population ne ferait qu’attiser les flammes inflationnistes, forçant la banque centrale à encore serrer la vis. Dans un discours prononcé devant les représentants de la communauté des affaires, à Toronto, la semaine dernière, la ministre a essayé de répondre aux critiques en présentant un « nouveau plan de soutien » de 8,9 milliards de dollars pour rendre la vie plus abordable. Ce plan consiste essentiellement en des mesures déjà annoncées dans les budgets antérieurs, dont l’instauration d’un programme national de garderies à dix dollars par jour.

Elle s’est en même temps vantée d’avoir fait preuve de rigueur dans son dernier budget, déposé en avril, tout en rappelant que la plupart des facteurs responsables de la hausse de l’inflation mondiale sont en dehors du contrôle de son gouvernement. « Le Canada n’a pas son mot à dire dans les mesures de santé publique de Beijing et n’est certainement pas consulté quand le Kremlin élabore ses plans pour la guerre », a-t-elle déclaré.

Peut-être. Mais elle n’est pas non plus libérée de tout blâme pour autant. Malheureusement pour elle, la conjoncture économique risque de s’avérer encore plus compliquée à la rentrée parlementaire cet automne. Si l’inflation contribue à renflouer les coffres fédéraux à court terme, son incidence sur les coûts de fonctionnement du gouvernement se fera inévitablement sentir. Puisque Mme Freeland a justifié les dépenses records durant la pandémie en soulignant l’attractivité des taux d’emprunt, le service de la dette risque fort de devenir de plus en plus lourd au fur et à mesure que les taux d’intérêt vont augmenter. Pour la prétendue héritière naturelle de M. Trudeau, l’inflation vient brouiller les cartes. Son avenir politique semble soudainement fortement hypothéqué.

Prenez note que cette chronique fait relâche pour quelques semaines. Elle sera de retour au mois d’août.

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