Difficile substitution énergétique

Une certaine réalité vient contrecarrer bien des bonnes volontés en matière de transition énergétique.

Pris au piège du chantage gazier russe, les Pays-Bas ont à leur tour annoncé lundi la levée des restrictions de production électrique au charbon. Des annonces similaires sont venues, la veille, de l’Allemagne et de l’Autriche. Les centrales électriques au charbon néerlandaises peuvent désormais « fonctionner à plein régime au lieu du maximum de 35 % », en vigueur depuis janvier 2022. Dimanche, le gouvernement allemand soulignait être contraint de recourir à ses centrales à charbon dites « de réserve », qui ne servent actuellement qu’en dernier ressort, afin de garantir la sécurité énergétique du pays. Également dépendante du gaz russe, l’Autriche a pris la décision de relancer une centrale à charbon désaffectée, afin de se protéger contre une éventuelle pénurie.

Avant eux, la Chine avait annoncé, le 28 avril, la suppression des droits de douane sur ses importations de charbon. Aux prises l’an dernier avec des pénuries d’électricité, Pékin a aussi ordonné à ses mineurs de produire « autant de charbon que possible » afin de répondre à ses besoins énergétiques et de soutenir sa reprise économique postpandémique, a-t-on lu dans un texte de l’Agence France-Presse (AFP).

Puis, l’Inde suivait, le 6 mai, avec la mise en location d’une centaine de mines de charbon en dormance, le tout en réponse à une vague de chaleur sans précédent, mais aussi afin de soutenir sa croissance économique.

Critères ESG et performance

 

Du côté des investisseurs, le choc inflationniste vient opposer les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance à la performance boursière des entreprises offrant des produits de base. L’appétit de rendement croissant avec la correction des marchés financiers, Bank of America (BofA) est revenue à la fin d’avril sur son étude réalisée en juin 2021 en réitérant son enthousiasme pour un marché boursier canadien se négociant à escompte par rapport au S&P 500, indice de référence de Wall Street. Le parti pris favorable de l’institution traduit essentiellement le poids du pétrole et du gaz dans l’indice et dans l’économie canadienne, mais aussi celui des matières premières et d’autres produits de base présentement en pénurie, notamment en raison de la guerre de Vladimir Poutine contre l’Ukraine.

Appelant à un « nouvel ordre mondial de l’énergie », l’analyste de BofA fait ressortir que « le Canada exporte ce qui est rare dans le contexte actuel. C’est le quatrième exportateur net de pétrole brut (principalement vers les États-Unis) et le cinquième exportateur agricole (troisième pour le blé). Il produit également de l’or, de la potasse, de l’aluminium, de l’uranium, du charbon, du plomb, du zinc, etc., dont la plupart sont en pénurie », résume le site uncommonsenseinvestor.com.

Les analystes de la Banque Nationale avaient également effectué l’an dernier un survol historique pour rappeler que l’influence du poids des matières premières et du secteur du pétrole et du gaz dans son indice de référence favorisait le S&P/TSX dans un environnement inflationniste.

BofA ajoute que la hausse des prix des produits de base signifie une plus grande croissance pour le Canada, mais aussi une inflation accrue. Et que la suite des choses dépendra de la Banque du Canada. De l’ampleur de la fermeté du tour de vis appliqué dans une économie sensible aux taux d’intérêt devant composer à la fois avec une surchauffe immobilière et un endettement élevé des ménages. Il faudrait alors une récession pour qu’un effet de bascule se produise.

Destruction de la demande

 

Certains vont soutenir que la flambée des cours pétroliers sur l’activité économique et sur l’inflation pourrait engendrer une « destruction de la demande ». Les producteurs d’or noir craignent qu’une telle contraction de la demande ne vienne accélérer le retrait des combustibles fossiles et alimenter une course aux autres énergies. Selon les récentes estimations, ce risque de « destruction » pourrait devenir réel si les prix de référence du brut, présentement autour des 110 dollars américains le baril (143 dollars canadiens), dépassent les 150 dollars américains (195 dollars canadiens) et s’y maintiennent. Un embargo à grande échelle sur le pétrole russe aurait le potentiel de pousser le prix au-delà de ce point d’inflexion, disait-on.

Or, le pétrole russe trouve facilement preneur. D’autant qu’il s’offre à escompte sur les marchés parallèles. Les importations de pétrole russe par la Chine ont augmenté en mai de 55 % sur un an, selon des chiffres officiels publiés lundi repris par l’AFP. Le mois dernier, le géant asiatique a acheté à la Russie quelque 8,42 millions de tonnes de pétrole, d’après la douane chinoise. Il s’agit d’une quantité bien supérieure aux importations de pétrole venu d’Arabie saoudite, habituellement premier fournisseur de la Chine, peut-on lire.

Peu avant, les données compilées par Refinitiv indiquaient que du 24 février, jour de l’invasion de l’Ukraine, au 18 avril, 380 pétroliers avaient quitté les ports de Russie, une hausse par rapport aux 257 navires-citernes sur la même période l’an dernier. Du nombre, 115 se dirigeaient ou devaient se diriger vers l’Asie, essentiellement vers la Chine, la Corée du Sud et l’Inde, a-t-on déjà écrit.

Et encore faut-il que la disponibilité des produits de substitution ne soit pas soumise aux contraintes des chaînes d’approvisionnement. Sans omettre le fait que le développement des énergies renouvelables se ressent fortement de l’inflation des coûts des intrants, à laquelle s’ajoute un coût du financement plus élevé.

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