Marcel Trudel, savant et conteur

À 87 ans, d'autres auraient choisi le repos du guerrier depuis longtemps. Pas Marcel Trudel, pour qui faire l'histoire du Québec, et particulièrement de sa période néofrançaise, fut et reste une passion plus qu'un travail. Bien sûr, la chasse aux documents inédits, pour celui qui fut un pionnier en la matière, est finie. Aussi, les articles regroupés dans ce deuxième tome de Mythes et réalités dans l'histoire du Québec appartiennent, pourrait-on croire, à la catégorie des fonds de tiroirs. Mais attention: il s'agit, dans ce cas, de fonds de tiroirs réjouissants et instructifs, rédigés par un savant qui, un coup libéré des contraintes du code universitaire, permet enfin au conteur en lui de s'exprimer librement. Le résultat est irrésistible.

Hélène Boullé, la très jeune épouse du célèbre Champlain, fut-elle vraiment cette convertie zélée qui, lors de son séjour à Québec, de 1620 à 1624, s'abîma dans la prière pour tuer son ennui et qui, en 1635, «ressentit une extrême douleur» lorsqu'elle apprit le décès de son mari qu'elle n'avait pas vu depuis 1632? La romancière Nicole Fyfe-Martel, dans Hélène de Champlain, ébranlait cette histoire édifiante. Trudel lui donne raison. Victime d'un mariage arrangé alors qu'elle a moins de 12 ans, la jeune Hélène, en 1613, fait une fugue pour protester contre ses parents et son mari. Elle ne cohabitera d'ailleurs avec ce dernier qu'environ 172 mois sur 300 mois d'état conjugal. Se souvenait-elle avec tristesse de l'adolescent qui l'avait aimée et dont on l'avait privée, ainsi que le raconte la romancière? Trudel, en tout cas, conclut au moins à «l'étrange vie conjugale» du couple.

D'autres mythes

D'autres mythes, sous sa plume amusée, se dégonflent. Jean Nicollet a-t-il vraiment découvert le Wisconsin en 1634, ainsi que le raconte l'histoire officielle? Son voyage, semble-t-il, aurait plutôt eu lieu quelques années auparavant, sous le parrainage des Kirke, et se serait terminé dans le lac Supérieur plutôt que dans le Michigan.

Peut-on croire, selon ce que raconte une autre légende, que la Conquête anglaise n'aurait laissé, pour tout le Canada, qu'un seul exemplaire de la grammaire française en état d'usage, précieusement gardé à l'externat des Ursulines de Trois-Rivières? Trudel, qui s'est toujours fait une gloire de démontrer que cette conquête n'avait pas eu tant de conséquences négatives sur la vie quotidienne en Nouvelle-France, affirme, documents de première main à l'appui, qu'il s'agit là d'un mythe: «Non, cessons de s'en raconter: les archives démontrent facilement qu'il n'y a pas eu disette de livres ni de manuels scolaires à l'époque de la Conquête.»

L'Église d'ici, cependant, a vécu un bouleversement à l'époque. Elle connaissait, écrit Trudel dans la même perspective, «la servitude d'un État catholique». Elle allait désormais connaître celle d'un gouvernement protestant. Partiellement entretenue par ce gouvernement qui verse, entre autres, la pension annuelle de l'évêque, l'Église catholique du Canada subit les pressions du nouvel État qui lui dicte la marche à suivre et la maintient en état de fragilité en interdisant l'entrée du pays aux nouvelles communautés religieuses. Les conséquences de cette servitude ne seront toutefois pas, pour elle, que négatives. L'Église, par exemple, se canadianisera et deviendra une force politique. À partir de 1836, d'ailleurs, grâce à Mgrs Lartigue et Bourget, elle connaîtra un solide renouveau. Avait-elle les coudées franches pendant les troubles de 1837-38? On sait bien que non, mais Trudel, cette fois-ci, n'en dira rien.

Parmi les textes les plus intéressants de ce recueil qui en contient quatorze, il faut aussi retenir celui qui trace un fascinant portrait du légendaire Chiniquy, auquel Trudel a déjà consacré deux ouvrages. «C'est peut-être, écrit l'historien, le personnage le plus extraordinaire de notre XIXe siècle canadien, son orateur le plus puissant, son auteur le plus abondant et aussi le plus lu à travers le monde.» Qui était-il? Un prêtre catholique que sa croisade contre les boissons alcooliques a rendu immensément populaire. Des mésaventures avec les femmes et son tempérament bouillant l'ont toutefois mené à un troublant parcours. Devenu ministre de l'Église presbytérienne du Canada en 1863, Chiniquy, qui avait durement critiqué les protestants, se mariera et mènera une lutte féroce aux catholiques. Évoquer son nom dans le Québec d'avant 1950 semait l'effroi. Il n'en fallait pas plus pour stimuler la curiosité de Trudel. À quand, pourrait-on d'ailleurs demander, un film québécois sur ce personnage plus grand que nature qui vaut bien une banale chanteuse de music-hall?

Le goût de la polémique

Le goût de la polémique a toujours été une constante chez Marcel Trudel. Ses travaux sur les suites de la Conquête de 1760 et sur l'esclavage au Québec (il vient d'ailleurs de publier Deux siècles d'esclavage au Québec chez le même éditeur), quoique essentiellement de nature historique, en font foi. Dans cet ouvrage, il remet ça en faisant un retour sur «cette génération (la mienne) élevée dans le racisme». À la barre des accusés, trois hommes: François-Xavier Garneau, Mgr Louis-Adolphe Pâquet et Lionel Groulx. Leur faute: avoir inculqué aux Canadiens français des thèses «qui les plaçaient au-dessus des autres nations», c'est-à-dire vocation spirituelle, société morale et groupe sans mélange.

Trudel, dans ce procès, ne fait pas vraiment preuve de bonne foi. Les trois auteurs qu'il accuse, cela a été mille fois mentionné, se sont en effet adonnés à des discours lyriques au sujet de notre grandeur spirituelle, mais il s'agissait, pour eux, d'offrir un contrepoids à un peuple démoralisé par sa petitesse politique et économique d'après-Conquête. Trudel peut bien ne pas partager cette thèse mais il tombe dans l'anachronisme quand il crie au racisme à peu près généralisé. C'est lui-même, d'ailleurs, qui raconte que les élèves du collège de Lachine, en 1957, avaient élu la seule Noire de l'institution comme porte-parole, contre l'opinion de la supérieure des Soeurs de Sainte-Anne. Si elles n'avaient été élevées que dans le racisme, ces collégiennes, de toute évidence, n'en avaient pas retenu grand-chose!

C'est peut-être quand il se fait sensible que Trudel, dans cet ouvrage, est à son meilleur. Le texte où il traite de la petite bibliothèque de sa famille adoptive, une rareté dans les milieux populaires de l'époque, est franchement émouvant. Quant à celui où il raconte ses laborieux débuts dans la carrière d'historien (Trudel fut un pionnier de la «nouvelle» histoire, friande d'archives, centrée sur la vie quotidienne et plus professionnelle que la «belle histoire» d'antan), il est à la fois drôle et essentiel.

Si l'historien a d'autres fonds de tiroirs de ce type et de cette qualité, qu'il les sorte au plus vite et sans gêne. En vulgarisateur critique émancipé, le vieux maître est magnifique.

louiscornellier@parroinfo.net

Mythes et réalités dans l'histoire du Québec, tome 2

Marcel Trudel

Hurtubise HMH

Montréal, 2004, 264 pages

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