Vacillements européens

Que veut l’Europe, que veulent les Occidentaux devant la guerre d’Ukraine ? Ils veulent la paix. Mais à quelles conditions, quand et comment ? Là est la question.

Près de quatre mois de guerre ont replongé l’Europe dans ses pires cauchemars : des milliers de morts dans les deux armées en présence, des bombardements barbares d’hôpitaux, d’écoles, de résidences.

Un pays paralysé et à moitié détruit, un quart de sa population déplacée ; des atrocités de toutes sortes perpétrées par l’armée et les milices de Poutine — meurtres de civils, tortures, viols et enlèvements — comme l’Europe n’en avait pas vu depuis les guerres des Balkans.

La guerre d’Ukraine se dirige-t-elle vers une impasse, avec des fronts bloqués, un nouveau « conflit gelé », après ceux de Moldavie, de Géorgie ? Ou, comme le prétendent les Ukrainiens, une reconquête est-elle possible, pourvu que les Occidentaux ne les lâchent pas au moment où l’armée russe serait au bord de l’épuisement stratégique ?

L’Ukraine doit faire face, avec ses forces subissant des pertes massives (200 morts par jour, selon les aveux de Kiev, qui communique de façon infiniment plus transparente que Moscou) et très dépendantes de l’aide étrangère, à un ennemi affaibli, mais pas anéanti.

Un ennemi blessé, désormais en panne d’armes modernes, mais qui peut puiser dans ses réserves « soviétiques » de munitions et d’artillerie anciennes. Des armes dépassées, mais meurtrières, car pléthoriques et visant les civils.

La guerre menée par Moscou en 2022, c’est aussi une stratégie de nuisance tous azimuts, agitant les leviers de l’économie mondiale pour affaiblir le soutien international dont Kiev a bénéficié jusqu’à maintenant.

Exemple : le jeu ignoble qui consiste à bloquer les exportations ukrainiennes de céréales par un blocus hermétique au large d’Odessa… tout en jouant les innocents et en blâmant les Occidentaux avec leurs sanctions.

Poutine a compté sur le chantage au gaz et au pétrole dès le premier jour, auxquels se sont ajoutés plus tard les céréales et les engrais.

 

Aujourd’hui, Moscou manipule, sans scrupules, « l’arme de la faim » : à la pression sur les pays développés qui ont besoin de son énergie s’ajoute désormais celle sur les pays du Sud qui craignent la rupture des approvisionnements alimentaires. Idem pour la crise des réfugiés, calculée pour déstabiliser l’Europe.

Force de nuisance habituelle dans les relations internationales, la Russie l’est encore plus dans cette guerre qui ne construit rien, mais détruit tout ce qu’elle peut sur son passage.

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Poutine a beau avoir largement échoué sur le terrain par rapport à l’objectif maximaliste qui était de faire tomber le gouvernement ukrainien et de diviser les Occidentaux, il mise sur le long terme et élargit le terrain de l’affrontement : terrain diplomatique, économique, commercial. Le terrain, aussi, des opinions publiques.

Car — au-delà des choix des dirigeants — il y a les opinions publiques qui vacillent devant cette guerre. Un sondage paru mercredi, publié à Londres par le European Council on Foreign Relations, semble le montrer : des lignes de fracture européennes, Est contre Ouest, se dessinent face à l’Ukraine.

Ce sondage, réalisé en juin dans dix pays par les firmes britanniques YouGov et DataPraxis, fait voir une fracture potentielle qui se dessine entre certains pays, « pro-ukrainiens, jusqu’au bout » (Pologne, pays baltes, auxquels s’ajoute le Royaume-Uni de Boris Johnson, qui se refait une beauté sur la question ukrainienne)… et d’autres plus enclins à hésiter ou à être divisés sur la question.

Par exemple, sur la question de base : « Qui est responsable du déclenchement de la guerre en Ukraine ? » Dans l’enquête, 90 % des Finlandais et plus de 80 % des Britanniques, Polonais, Suédois et Portugais estiment que la Russie « a la responsabilité principale »… Dans ces pays, jamais plus de 10 % ne vont attribuer cette calamité à l’Ukraine, aux États-Unis ou à l’Union européenne.

Les réponses sont en revanche différentes en Europe de l’Ouest : en Allemagne, seuls 66 % des répondants attribuent la responsabilité principale de la guerre à la Russie, 62 % en France… tandis qu’en Italie, le pourcentage tombe à 56 %. Pas moins de 27 % des Italiens évoquent plutôt des coupables comme l’Ukraine, l’OTAN, l’impérialisme américain.

Ah, l’impérialisme, ce vilain universel… Il y a des gens — ce sondage le fait bien voir — pour qui le Mal « occidental-capitaliste-impérialiste » sera toujours la cause principale de toutes les injustices, de toutes les violences, de toutes les guerres. La propagande russe fonctionne en Occident : il y a des gens pour qui même une bombe atomique russe sur Kiev serait in fine la faute de l’OTAN et des États-Unis.

Qu’est-ce que cela peut signifier sur les attitudes futures des gouvernements occidentaux ? Ne va-t-on pas dire à un certain moment aux Ukrainiens : « On ne peut plus continuer ; vous devez maintenant négocier la paix avec la Russie »… même dans une position défavorable ?

C’est possible. Mais ce qu’on a vu mercredi dernier, avec la visite des leaders italien, allemand et français à Kiev, c’est que ce moment n’est pas encore arrivé. Pour l’instant, le soutien officiel continue, à Washington, Paris, Berlin.

Pour combien de temps encore ?

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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