Les gouffres et la lumière de Trintignant

Je n’arrête pas de penser à Jean-Louis Trintignant, à sa voix profonde, à ses blessures jamais refermées, à la résonance de ses paroles, à sa quête d’intégrité, à sa mélancolie promenée sur un demi-siècle de cinéma, à ses rôles sur le fil du rasoir souvent, porteurs d’une menace ou d’une inquiétude.

J’aimais son élégance morale, sa modestie — cette forme d’orgueil mêlée de savoir-vivre. Il se définissait comme anarchiste, savourait la musique en mélomane, cultivait la pudeur. La comédie humaine parisienne lui puait au nez. L’acteur de Ma nuit chez Maud et d’Amour vivait près d’Uzès, dans ses vignes, avec sa compagne, Marianne, goûtant la simplicité des contacts avec les villageois.

Il devenait aveugle depuis plusieurs années et s’en sentait fort diminué. La Grande Faucheuse, il la regardait en face, même sans yeux, la tutoyait en bravache. Ce cancéreux se sentait au bout de sa route depuis un bon moment. Il est parti, on le présume serein, vendredi dernier, préparé depuis longtemps à tirer sa révérence. Il venait d’une autre époque, ni vulgaire ni tapageuse, chérissait le silence. Il l’a trouvé.

Je l’avais rencontré à Cannes. Également interviewé par téléphone avant son spectacle à Montréal sur Vian, Desnos, Prévert, au théâtre Outremont. On avait récité de la poésie, débordant du cadre de l’entretien, s’amusant avec la musique des vers. Il n’était jamais parvenu à interpréter de façon satisfaisante Le bateau ivre, d’Arthur Rimbaud, aux arcanes ésotériques si difficiles à transmettre. Ça le chicotait. Trintignant y était allé d’une nouvelle tentative au téléphone. Mécontent du résultat. On avait ri. Les entrevues conventionnelles ne l’intéressaient plus guère. Il cherchait des bribes de sens partout.

À Cannes, à Montréal ou à Paris, ces dernières années, entre ses prestations ou ses témoignages publics, quelqu’un devait l’accompagner pour l’empêcher de trébucher, tant sa vue était faible. Ça faisait mal à voir. Mais son sourire charmeur le ramenait parmi nous. Lui qui avait été un jeune premier aux côtés de Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme, de Vadim, le compagnon de B.B., l’amoureux de Romy Schneider, le pilote de course, le dernier amant romantique portait en fin de parcours comme un masque ce visage creusé et sombre de la tragédie. Trintignant devenait un sage, sa conscience aiguisée, son mal en appel de hautes harmonies. Mais un sage malheureux. Son coeur s’était fracassé sur la mort de sa fille Marie, disparue sous les coups de Bertrand Cantat en 2003.

À ses côtés, au début du millénaire, il avait interprété Apollinaire sur scène, les Poèmes à Lou, très érotiques. Marie possédait comme son père une voix inoubliable. À deux, ils faisaient des étincelles. Leur relation était fusionnelle. Sa disparition sanglante et révoltante lui fit l’effet d’une amputation. D’autant plus qu’il avait déjà perdu une autre fille, Pauline. Voici cette souffrance enterrée avec lui. « Pendant deux mois, je suis resté prostré, confiait-il dans Du côté d’Uzès, entretiens avec son ami André Asséo. Un mort-vivant, incapable du moindre mouvement. Deux mois pratiquement sans ouvrir la bouche, sans émettre le moindre jugement. La vie autour de moi passait sans que je m’en aperçoive. Au bout de ce long temps, j’ai décidé de vivre. De revivre. La poésie est venue à mon secours. »

À cet homme rescapé de l’enfer sur les ailes de la poésie, qui aurait pu chercher à raconter des bobards ? Lui qui discernait tant de choses sans l’appui du regard. Lui que la gloire encombrait et qui n’avait plus rien à se prouver.

Il était plus intelligent, plus fin, plus secret, plus sensible, plus sophistiqué que les grands rivaux concurrents français de sa génération, Delon et Belmondo. Trintignant avait aimé par-dessus tout incarner Hamlet sur les planches pendant dix ans, trouvant d’une fois à l’autre des significations nouvelles aux répliques shakespeariennes. Jamais il n’aura cédé aux effets de toge. Son jeu était précis, presque imperceptible. Il cherchait à s’effacer pour embrasser les rôles les plus éloignés de sa personnalité afin de se mettre totalement au service de cet art dramatique là. Michael Haneke le dirigeait comme il aurait toujours désiré l’être. En lui demandant de jouer le moins possible. Trintignant découvrit sur le tard le cinéaste de sa vie.

Son public lui parla longtemps de ses grandes prestations dans Et Dieu créa la femme, de Vadim, dans Un homme et une femme, de Lelouch, dans Ma nuit chez Maud, de Rohmer, dans Z, de Costa-Gavras, dans Le conformiste, de Bertolucci, dans Amour, de Haneke sur fond de maladie et de mort annoncée. Il regardait ailleurs. En lui-même, où ses filles disparues vivaient encore. Sa belle voix s’est tue. La poésie s’est envolée de sa couche.
Requiescat in pace.

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