Arrête ton char

« Tout est pour les automobiles sur la terre maintenant. […] Au lieu de dire automobiliste, on devrait dire automobile et au lieu de dire automobile on devrait dire hommiliste. »
— Réjean Ducharme, Le nez qui voque

Les passes d’armes entre Leclerc et Verstappen, au Grand Prix de Bahreïn le printemps dernier, m’avaient fait rechuter… Pendant que les deux lascars s’échangeaient la position de tête une demi-douzaine de fois en l’espace de six minutes, j’avais les fesses sur le bout du fauteuil, autant l’avouer, « méat coule pas », comme disait encore Réjean. Un beau K.-O., à la boxe, me fait à peu près le même effet : cette excitation épidermique et primitive du cerveau reptilien. Mais aimerais-je voir un membre de ma famille monter sur le ring et participer à cette barbarie d’un autre temps ?

Juin est arrivé et le marcheur-joggeur-cyclisteurbain que je suis est bien revenu de Bahreïn, en même temps que la F1, elle, revenait à la normale, si on peut l’appeler ainsi, à son train-train : les meilleures mécaniques roulent devant et les humains s’arrangent entre eux, et c’est écrit dans le ciel et dans les ordinateurs de l’écurie Red Bull que Checo Pérez, en bon coq de combat chaponné, va encore finir deuxième.

Si, comme on le dit, le football américain est une allégorie de la guerre, la course automobile, pour sa part, offre la parfaite métaphore de ce qui nous tient lieu de politique d’aménagement du territoire. La voiture se trouve au centre de tout, c’est pour elle que se déploient toutes ces ressources, que déboulent tous ces millions, autour d’elle que s’affairent ces équipes d’anonymes attentifs au moindre boulon, dans une compétition pour l’espace et le temps où l’humain fait figure de simple accessoire.

En ce sens, les immenses parkings qui désâment nos paysages, la chère allée de garage que monsieur goudronne de frais à la moindre craque et nos rues dépourvues de trottoirs qui servent à la fois de déversoir au trop-plein d’autos des cours et de pistes d’accélération pour conducteurs pressés ou distraits ou les deux, bref, ces innombrables couloirs et déserts asphaltés qui s’étendent autour de nous ne sont peut-être rien d’autre qu’une prosaïque extension des circuits de course, dont la vocation est de célébrer la « performance et [l’]excitation liée à la conduite automobile » (Renaud Legoux, expert de HEC, dans Le Devoir du 11 juin).

Pour quelques privilégiés qui parcourent confortablement le monde en faisant rêver les amateurs de téléréalité, l’auto est un sport. Pour tous les autres, elle est une culture, celle dans laquelle toute une planète tourne en rond. Et le droit à la contradiction, c’est bien beau, mais il y a des limites à réclamer, d’un côté de la bouche, qu’on réduise à 30 km/h la vitesse permise dans les quartiers résidentiels, comme le voudrait le gros bon sens, et, de l’autre, à béer d’admiration devant des bolides qui foncent à 300 km/h !

Si, chaque fois que je sors de chez moi, je mettais le pied sur une surface glacée sans nécessairement être chaussé de patins, est-ce que j’aimerais autant le hockey ? L’irrépressible accroissement — en nombre et en taille — du parc automobile, le fantasme de puissance dont il s’accompagne et les kilomètres d’asphaltage qui m’environnent à perte de vue m’amènent à me poser le même genre de questions au sujet de la Formule 1.

Dans Le monde selon Garp, le film tiré du roman de John Irving, avec Robin Williams dans le rôle éponyme, il y a une scène particulièrement jouissive. Garp est un écrivain qui vit, avec femme et enfants, son idylle américaine : une maison unifamiliale, une rue tranquille, une banlieue comme un rêve fabriqué en série. Une seule ombre à son bonheur : le type au pied pesant qui passe et repasse devant sa maison, roulant en fou au milieu des jeux des enfants. Pour Garp, le monde, c’est ses enfants. Un jour que le récidiviste fait crier ses pneus devant chez lui, notre Garp pète un plomb, ramasse un bâton de baseball et se lance à sa poursuite. À force de couper à travers les petites rues et les terrains et de galoper à en perdre haleine, il finit par rattraper le chauffard à un feu rouge, ou un stop, enfin plus loin, et là, ah, la joie sauvage du piéton qui tient enfin un hommiliste potentiellement homicide à la merci de sa batte de baseball : il lui arrange son capot et son pare-brise. Et puis voilà. Je suis Garp.

Il y a une semaine, j’ai passé quelques minutes au bord d’une piste de go-karts dans le bout de Magog. Je regardais ces amateurs de vroum-vroum dont les plus jeunes avaient six ou sept ans, tous des garçons, tourner en rond sur leur traque de bitume et je pensais à leur future existence d’embouteillés sur nos quatrième, cinquième, sixième liens. Quelle débilité profonde quand on s’y arrête un peu…

« Virilité patriarcale », dénonçait un autre intervenant de l’instructif dossier paru dans Le Devoir de samedi dernier. Peut-être, mais pour chaque énervé le pied au plancher et la testostérone dans le tapis, il y a 3000 messieurs-mesdames qui préfèrent leur petit confort à la puissance et à la gloire. Dans leur bagnole, l’été il fait plus frais, en hiver ils ont chaud, et vivement le gros mug de café embué de gaz d’échappement au service à l’auto.

Et moi, je ne veux rien savoir des problèmes de la Mercedes et de ce qui a encore foiré sous le châssis de la Ferrari en fin de semaine. Parce que la meilleure voiture, c’est celle qui ne roule pas.

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