Le Partygate à la canadienne

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, ne cesse de répéter que le Canada et ses alliés cherchent à faire « suffoquer diplomatiquement, économiquement et politiquement » le régime du président Vladimir Poutine en lui imposant des sanctions de plus en plus étouffantes. La ministre a marqué le 100e jour de l’invasion, le 3 juin dernier, en déclarant : « Depuis 100 jours, des Ukrainiens innocents souffrent, et beaucoup ont péri inutilement. Depuis 100 jours, Vladimir Poutine tente de détruire l’économie ukrainienne, provoquant une crise de la sécurité alimentaire ressentie dans le monde entier. Depuis 100 jours, la Russie ment et diffuse de la fausse information. Cent jours de trop. »

Malgré les propos de la ministre, les hauts fonctionnaires d’Affaires mondiales Canada, dont la sous-ministre des Affaires étrangères, Marta Morgan, ont cru bon envoyer l’une des leurs à une réception tenue à l’ambassade russe à Ottawa en l’honneur de la fête nationale de la Fédération russe, la semaine suivante. La participation de la cheffe adjointe du Protocole de la diplomatie canadienne, Yasemin Heinbecker, à cette célébration a offert une occasion de propagande inouïe à l’ambassadeur russe Oleg Stepanov, qui n’a eu de cesse de faire l’apologie de l’agression de M. Poutine depuis l’invasion. L’ambassade russe a même mis en ligne un gazouillis soulignant la présence de Mme Heinbecker à la réception, laissant ainsi entendre que le prétendu isolement diplomatique de son pays évoqué par Mme Joly à peine quelques jours plus tôt n’était en fait qu’une chimère.

Une porte-parole d’Affaires mondiales Canada a défendu dans un premier temps l’autorisation de la participation de Mme Heinbecker à la cérémonie russe en affirmant que les deux pays n’avaient pas pour autant rompu leurs relations diplomatiques. Or, cette dernière s’est ravisée quelques heures plus tard, après que le Globe and Mail eut publié en ligne dimanche dernier un article faisant état de la situation. Affaires mondiales Canada a rapidement offert ses excuses et, dimanche, en soirée, Mme Joly a écrit un gazouillis : « Complètement inacceptable. Aucun représentant canadien n’aurait dû assister à l’événement organisé à l’ambassade de Russie et aucun représentant canadien n’assistera à ce genre d’événement à l’avenir. »

Le lendemain, Mme Joly a insisté pour dire qu’elle n’avait pas été mise au courant de la décision de ses fonctionnaires, décision qu’elle a découverte à la parution de l’article du Globe. Mais le mal était fait. Non seulement l’affaire a-t-elle miné la crédibilité de ses déclarations antérieures, mais elle a mis en évidence le manque de jugement des hauts gradés de la diplomatie canadienne, au moment même où Mme Joly tente d’étendre son influence sur la scène internationale. « Nous ne vivons plus dans un monde unipolaire. Les vieilles alliances sont mises à rude épreuve et de nouvelles alliances prennent forme, a-t-elle déclaré ce mois-ci en lançant une revue en profondeur de son ministère. Afin de maximiser notre impact à tous égards, une diplomatie forte, stratégique, diversifiée et agile demeure une condition sine qua non. »

Or, cela fait déjà plusieurs années que les diplomates canadiens déplorent l’ingérence grandissante des conseillers politiques du bureau du premier ministre dans leurs plates-bandes. L’ancien gouvernement conservateur de Stephen Harper se méfiait des diplomates de carrière à Affaires mondiales Canada et boudait systématiquement leurs recommandations. L’arrivée du gouvernement libéral de Justin Trudeau a suscité beaucoup d’espoirs au sein du ministère, espoirs d’un retour à l’époque où le professionnalisme et l’expertise de la diplomatie canadienne étaient valorisés par ses patrons politiques. Mais la concentration du pouvoir au sein du bureau du premier ministre fait toujours en sorte que la politique étrangère canadienne, s’il en existe une, demeure l’apanage du chef du gouvernement.

L’affaire Yasemin Heinbecker — une sorte de Partygate à la canadienne — ne fait rien pour changer la situation. Toujours dans le Globe, qui citait des sources anonymes faisant partie du gouvernement, on apprenait cette semaine que le bureau du premier ministre était intervenu dimanche dernier pour ordonner à Affaires mondiales Canada d’offrir ses excuses à la suite de ce cafouillage diplomatique. À la Chambre des communes, mardi, la cheffe conservatrice par intérim, Candice Bergen, a demandé à M. Trudeau comment son gouvernement, qui prétend soutenir l’Ukraine, pouvait envoyer un représentant « chez son ennemi pour déguster du champagne et du caviar ».

Pour sa part, Mme Morgan, la sous-ministre, aurait autorisé la participation de Mme Heinbecker à cette fête parce qu’elle disait craindre pour la sécurité des diplomates canadiens en fonction à Moscou. Au fond, sa décision relevait d’une certaine idée selon laquelle la paix en Ukraine passe inévitablement par un dialogue avec la Russie. Le président français, Emmanuel Macron, est devenu le porte-étendard de cette idée en appelant récemment le monde à « ne pas humilier la Russie ». Ses propos ont suscité un tollé en Ukraine et ont mis en relief les divergences entre Washington et Paris. Or, le gouvernement du Canada se range résolument derrière les États-Unis sur cette question. Ses propres diplomates l’ont appris à la dure.

À voir en vidéo