Houellebecq irrécupérable

Michel Houellebecq m’embarrasse. Je ne sais trop si je dois m’en nourrir ou m’en méfier. Je l’ai d’abord vu en entrevue à la télé, il y a une vingtaine d’années. Ça ne m’a pas donné le goût de le lire. Son attitude de dandy délabré, prostré, irrité par toutes les questions qu’on lui posait et tenté par la provocation me déplaisait.

Mon frère lecteur, aficionado de l’écrivain, a fini par me convaincre de lire au moins sa poésie, qui, me disait-il, révélait un autre Houellebecq, délicat, romantique et porté sur la métaphysique. J’ai été séduit par le poète, si bien que j’ai poursuivi avec quelques-uns de ses romans — Extension du domaine de la lutte, Soumission et Sérotonine — et Interventions 2020, son recueil d’essais. Je reste dubitatif envers l’homme et l’oeuvre, mais je reconnais pleinement la valeur littéraire et philosophique de cette dernière.

Cela fait-il de moi un lecteur de droite ou de gauche ? Que peut bien vouloir dire aimer Houellebecq, d’un point de vue politique ? Le journaliste et écrivain français Christian Authier se penche sur la question dans Houellebecq politique (Flammarion, 2022, 192 pages), un lumineux essai sur la pensée du romancier.

Comment saisir, en effet, la portée politique d’une oeuvre à la fois saluée et abhorrée, en France et ailleurs, par la « gauche morale » et par la « droite décomplexée » ? Pour y arriver, Authier, critique à l’endroit des notions de gauche et de droite, mais plus près de la seconde que de la première, relit l’oeuvre et les entretiens de Houellebecq pour en extraire les opinions et les pensées afin « d’en saisir les permanences ou les paradoxes » et de « les situer dans leur temps et dans les débats du moment ».

Il y a, chez Houellebecq, une critique caustique du libéralisme économique et de la société de consommation, dans laquelle même les relations humaines et sexuelles deviennent un marché, qui ravit les gens de gauche. Dans Houellebecq économiste (Flammarion, 2014), le regretté Bernard Maris notait qu’aucun romancier « n’avait, jusqu’à lui, aussi bien perçu l’essence du capitalisme, fondé sur l’incertitude et l’angoisse ».

Toutefois, quand il accuse le Mai 68 libertaire d’avoir fait le lit de ce capitalisme nihiliste en détruisant les « contraintes morales ordinaires » ainsi que la famille et le couple, derniers remparts contre la logique du marché, Houellebecq enchante moins à gauche.

Contempteur de la « gauche morale française », qui mépriserait le « Français moyen » en nourrissant « un racisme anti-Blancs », en faisant l’impasse sur le problème de l’insécurité et en sacrifiant l’intérêt national sur l’autel de l’Union européenne, Houellebecq, à l’évidence, s’inscrit dans le camp des conservateurs qui rejettent une modernité libérale abonnée, à gauche comme à droite, au mouvement perpétuel.

« Face à l’individualisme et à la dilution du bien commun, contre la tentation de la table rase d’une modernité ivre d’elle-même, contre les dérives de la technologie et de la science rendant possible un horizon transhumaniste, [ces conservateurs], explique Authier, prônent notamment des valeurs d’héritage et de transmission, la préservation d’une culture ancienne et de façons de vivre échappant aux impératifs du temps présent. »

En 2021, Houellebecq affirmait même que « la conséquence inéluctable de ce qu’on appelle le progrès […], c’est l’autodestruction ». Dans Ennemis publics, des entretiens avec Bernard-Henri Lévy parus en 2008, il se définit comme un conservateur qui « considérera toujours qu’il vaut mieux conserver ce qui existe, et qui fonctionne tant bien que mal, plutôt que de se lancer dans une expérience nouvelle ». Son opposition radicale à l’aide médicale à mourir s’inscrit aussi dans cette logique conservatrice.

Une obsession religieuse hante l’oeuvre houellebecquienne, qui, selon son auteur, « exprime l’horreur du monde sans Dieu ». L’écrivain affirme que la religion est « le dernier rempart contre le libéralisme » et est seule à même « de fournir un sens, une voie à la réconciliation de l’individu avec son semblable dans une communauté que l’on pourrait qualifier d’humaine ». Toutefois, il n’arrive pas lui-même à croire en Dieu et parle souvent de religion, notamment de l’islam, au sujet duquel il a des mots très durs, à tort et à travers.

« À défaut de croire dans les émancipations collectives, note Christian Authier, l’écrivain préconise ici une riposte individuelle », une sorte de pas de côté hors de « l’immense marché » qu’est devenu l’Occident. Frédéric Beigbeder en concluait, en 2014, que Houellebecq était « un romantique moraliste presque chrétien que tout le monde prend pour un nihiliste décadent et athée ».

Authier ajoute que « Houellebecq reste intrinsèquement irrécupérable au sens politique et [que] son incroyable liberté explique aussi son succès ». Nous n’en avons pas fini avec lui.

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