L’effet taux

L’effet taux d’intérêt montre déjà ses premiers effets sur le refroidissement de la demande.

Malgré les doutes de plus en plus élevés parmi les analystes, le président de la Réserve fédérale américaine, Jerome Powell, fait le difficile pari de l’atterrissage en douceur. En fait, il a tenu à préciser mercredi que « nous ne sommes pas en train d’essayer d’induire une récession. Nous essayons de ramener l’inflation à 2 %, [et de conserver] un marché du travail solide », selon les propos recueillis par l’Agence France-Presse (AFP).

Lors de réunions précédentes, il avait déjà parlé d’une cible d’inflation sans récession restant atteignable, quoique difficile. Et on le sent accorder un parti pris à l’inflation dans le double mandat stabilité des prix-emplois de la Réserve fédérale (Fed). Il a évoqué un scénario de lutte contre la poussée de fièvre inflationniste, prévoyant une hausse du chômage qui, au demeurant, viendrait atténuer la pression haussière sur les salaires et, par ricochet, sur les prix dans l’économie.

La Réserve fédérale a donc accéléré le pas avec sa hausse de 75 points de base du taux directeur mercredi. Il s’agit d’une troisième augmentation d’affilée. La fourchette pour le taux de référence passe à 1,5-1,75 %, et la plupart des responsables de l’institution voient l’arrivée d’un intervalle de 3,25-3,5 % d’ici à la fin de l’année, poursuit l’AFP. La prévision médiane le projette à 3,4 % à la fin de 2022, et à 3,8 % en 2023, loin du taux neutre de 2,5 % estimé par la Fed. Ce qui n’empêcherait pas l’inflation telle que mesurée par l’indice de prix des dépenses de consommation personnelle (PCE, en anglais) de demeurer au-dessus de la cible de 2 %, soit autour de 2,6 % l’an prochain et de 2,2 % en 2024, contre les 5,2 % attendus cette année.

La Fed veut à tout prix calmer le jeu, éviter un désancrage des attentes inflationnistes à long terme et empêcher que l’inflation des salaires vienne alimenter une spirale prix-salaire.

Premiers effets

 

Mais déjà, le resserrement monétaire enclenché depuis la fin de l’hiver commence à produire des effets mesurables. D’abord sous la forme d’un recul généralisé des principaux indices de confiance des consommateurs. Au Canada, l’indice du Conference Board a perdu 11,7 points en mai, pour se chiffrer à 88,1 points, encaissant son plus fort repli depuis le début de la pandémie. Désormais, seulement 14,8 % des répondants croient que le temps est propice aux achats de biens durables.

Aux États-Unis, les statistiques sur les ventes au détail en mai, dévoilées mercredi, affichent une première diminution mensuelle depuis le début de l’année, avec un recul de 0,3 %. Et l’on parle, ici, d’une donnée en dollars courants. Si l’on y greffe l’effet de la flambée des prix, la contraction des ventes en valeur réelle se voudrait plus prononcée.

« On remarque que les baisses des ventes en mai se sont effectuées surtout du côté des biens durables (autos, meubles, biens électroniques et aussi magasins en ligne). On peut y voir un effet de l’essoufflement de la demande dans ces secteurs et aussi des problèmes d’approvisionnement. Toutefois, il faut maintenant ajouter les conséquences de l’augmentation marquée des taux d’intérêt. Ces difficultés devraient se poursuivre au cours des prochains trimestres », écrit Francis Généreux, économiste principal chez Desjardins.

Toujours en mai, les analystes ont observé que les pressions sur la chaîne d’approvisionnement se sont modérées aux États-Unis, sous l’effet combiné d’une amélioration de la dynamique du côté de l’offre et d’un refroidissement de la demande. Plus en détail, Oxford Economics retient un apaisement des forces exercées sur les prix de certaines matières premières le mois dernier, lequel contribuerait à atténuer la pression sur les coûts de production.

En outre, l’embauche de travailleurs est demeurée soutenue, ce qui, combiné à un plus grand nombre d’Américains rejoignant la population active, signalerait que les difficultés d’embauche et la pression haussière sur les salaires pourraient avoir atteint un pic. Il ne s’agit que d’un mois, mais bon…

Sans conteste, l’effet taux se mesure sur le marché immobilier des deux côtés de la frontière. Au Canada, l’Association canadienne de l’immeuble indiquait mercredi que les ventes de propriétés résidentielles ont chuté de 21,7 % par rapport à un mois de mai 2021 record, et de 8,6 % entre avril et mai. Il s’agit d’une troisième baisse mensuelle de suite. Pour la période de février à mai, le recul atteint 23 %.

Dans la foulée, le prix de vente moyen d’une maison existante a diminué de 3,8 %, pour également inscrire un troisième repli mensuel d’affilée. Ces prix s’inscrivent toutefois en hausse de 3,4 % par rapport à mai 2021. Pour leur part, les nouvelles inscriptions ont augmenté de 4,5 % par rapport à avril, ce qui a ramené le ratio des ventes par rapport aux nouvelles inscriptions à 57,5 %. Ce niveau est le plus bas depuis avril 2019 et se situe dans une zone de marché équilibré, met en exergue Randall Bartlett, directeur principal à l’économie canadienne chez Desjardins.

La tendance à la baisse est maintenant bien établie au Canada, 75 % des marchés rapportant une baisse des transactions. Le marché immobilier reste tendu, mais sur la base du ratio des inscriptions actives sur les ventes, les conditions du marché se sont assouplies dans presque toutes les provinces au cours du mois. « Il y a maintenant 3 provinces sur 10 en territoire équilibré : la Colombie- Britannique, la Saskatchewan et maintenant l’Alberta », ont souligné les économistes de la Banque Nationale.

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