Les femmes, les chars et l’argent

Chaque année, à la veille du Grand Prix de la F1 à Montréal, les critiques émergent. D’abord, on se préoccupe de la sécurité des femmes. D’un côté, des groupes s’inquiètent du bien-être de jeunes filles mineures qui pourraient être en proie à de la traite humaine et à de l’exploitation sexuelle, et demandent une vigilance policière accrue sur les sites de l’événement. De l’autre, des représentantes de travailleuses du sexe (majeures et vaccinées) critiquent une approche policière qui les cible, peut dégénérer en violence à leur égard et amène des clients à leur proposer des lieux de rencontre plus discrets, ce qui augmente encore les risques pour leur sécurité personnelle. On voit mal comment cette question qui divise les milieux féministes pourra être réglée de sitôt.

La question de la sécurité des femmes lors du Grand Prix est cependant plus large. L’an dernier, le Conseil des Montréalaises a publié un avis qui s’attarde notamment à la condition de travail des femmes durant l’événement. On y constate que tant les hôtesses et autres serveuses que bien des employeurs considèrent que « le harcèlement sexuel […] fait partie de la job ». En résumé, bien des femmes acceptent, voire normalisent les commentaires et les gestes dégradants reçus le temps d’une semaine, sous prétexte que la paie sera exceptionnellement bonne. Toutefois, lorsque les comportements des clients dépassent la limite qu’elles se sont fixée, ni les gestionnaires, ni les policiers, d’ailleurs, n’interviennent pour faire respecter les normes du travail. Avec la culture du travail qui s’est créée autour du Grand Prix, la dénonciation des abus est excessivement difficile.

Mais la critique du Grand Prix dépasse encore la seule question féministe. Puisque le mouvement environnementaliste occupe de plus en plus de place dans les consciences collectives, le grand rendez-vous de la F1 est aussi dénoncé pour sa pollution, ainsi que sa contribution au culte de la voiture. Dominique Lebeau, un ancien membre des Cowboys Fringants, a d’ailleurs lancé lundi une pétition s’opposant à la tenue du Grand Prix, appuyée par une vingtaine d’organismes engagés dans la lutte contre les changements climatiques. Parallèlement, des scientifiques prennent aussi la parole pour exprimer leur scepticisme face aux promesses d’un événement carboneutre d’ici 2030.

Même si les grandes entreprises impliquées font tout un brouhaha autour de leur marketing « vert », il reste que le Grand Prix vise à brûler de l’essence pour que des bolides tournent en rond le plus rapidement possible. Je doute que même les gens qui cherchent à en limiter ou à en compenser les dommages à l’environnement soient eux-mêmes convaincus que la F1 « verte » puisse exister… en bout de piste.

Il reste toutefois bien des gens qui, tout en reconnaissant du bout des lèvres l’impact du Grand Prix sur la sécurité des femmes et sur l’environnement, continuent à croire en l’événement en s’attachant à ses retombées économiques. La Société du parc Jean-Drapeau, Tourisme Montréal et le Grand Prix du Canada ont publié en mars une étude évaluant l’impact de l’événement sur le PIB à 63,2 millions de dollars. Sauf qu’on peut douter, disons, de l’impartialité des acteurs impliqués dans l’étude, et poser des questions sur sa valeur méthodologique.

Des experts interviewés par Le Journal de Montréal ont notamment dénoncé que les 170 millions que les gouvernements du Québec et du Canada, la Ville de Montréal et Tourisme Montréal ont investis dans l’événement depuis 2017 ne soient pas inclus dans les calculs. On déplore aussi que les chiffres utilisés évitent d’attirer l’attention sur un déficit potentiel du Grand Prix pour les contribuables.

Si le week-end de la F1 n’est en fin de compte pas une si bonne affaire ni pour les femmes, ni pour l’environnement, ni pour l’économie, pourquoi autant de gens le défendent-ils encore alors ? Par habitude, très certainement. Et par nostalgie. Pour la mémoire de Gilles Villeneuve. Par loyauté à la vieille idée que les grands événements sportifs internationaux « mettent Montréal sur la carte ». Par attachement à la masculinité façon XXe siècle, qui s’exprime par les pin-up, les belles voitures et l’argent.

Cet attachement est certainement fort puisqu’il en pousse plusieurs à défendre la F1 avec des arguments absurdes. Cette semaine, j’ai vu plusieurs amateurs des courses dresser une liste des innovations technologiques sur les voitures de tous les jours qui ont d’abord vu le jour dans le contexte d’une recherche de performance pour la F1. Certes. On pourrait aussi, de la même manière, défendre la Deuxième Guerre mondiale et la course aux armements, puisque c’est en contexte martial que l’informatique s’est d’abord développée. On voit bien que lorsqu’on en est rendu à un tel discours, c’est qu’on serait prêt à défendre à peu près n’importe quoi. La raison n’est certainement plus le guide des paroles prononcées.

La vérité est pourtant simple. La Ville de Montréal est guidée par une formation politique qui a pour ambition explicite de rendre la métropole « plus juste, verte et inclusive ». Si le Grand Prix n’existait pas déjà, il serait surréaliste d’entendre Valérie Plante proposer d’amener un tel événement à Montréal, et tenter d’expliquer la compatibilité du Grand Prix avec sa vision de la ville. En plus de tout ce qui a été dit, il faut en effet rappeler que la F1 attire une minorité de Montréalais et même de Québécois, en plus de limiter l’accès au parc Jean-Drapeau durant une partie de nos trop courts étés.

Si les élus de tous les ordres de gouvernement défendent la F1, c’est surtout par habitude. De vieilles habitudes qui se perpétuent alors que les changements climatiques, la remise en question du culte de la voiture, les mouvements féministes et les critiques de l’accessibilité des espaces urbains prennent de plus en plus de place dans nos vies. Ce n’est donc qu’une question de temps avant que la défense du Grand Prix apparaisse au plus grand nombre comme ce qu’elle est : une lubie passéiste.

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