Technologie: Le fumiste

J'ai toujours cru que l'effondrement du mur de Berlin avait mis fin à la guerre froide et à ce monde bipolaire avec le bon capitaliste d'un côté et le méchant communiste de l'autre. Toutefois, il semble que le grand patron de Microsoft ne l'entende pas ainsi. Si je me réfère à mon texte de la semaine dernière, je ne serais ni plus ni moins qu'un «nouveau» communiste de l'ère moderne.

Dans cette entrevue que nous vous incitons à lire et à conserver précieusement, même si elle est en anglais, Bill Gates s'en est pris encore une fois aux tenants du logiciel libre ainsi qu'aux visionnaires qui prônent pour un renouveau des concepts de propriété intellectuelle. Certaines de ses déclarations sont tellement énormes que plusieurs, comme le réputé journaliste américain Dan Gillmor, n'hésitent pas à affirmer qu'elles sont une insulte à l'intelligence. Pour notre part, disons-le tout simplement, c'est de la foutaise!

Aucune gêne

S'il faut en croire le grand patron de Microsoft, et ce, malgré les alertes de sécurité à répétition, les correctifs qui, trop souvent, tardent à venir et un respect très discutable des normes Internet, le fureteur Internet Explorer serait toujours le meilleur outil pour se balader sur la Toile. Monsieur Gates toutefois, n'éprouve aucune gêne à passer sous silence les recommandations de la très grande majorité des concepteurs Web de talent et des plus respectés journalistes du milieu des NTIC qui incitent fortement les internautes à passer le plus rapidement possible vers le fureteur ouvert Firefox, et ce, par souci de sécurité et non pas pour simplement être à la page.

De même, pas un mot toutefois sur l'absence d'innovation et le quasi-arrêt du développement de son fureteur actuel depuis les deux dernières années. Hautain, Gates déclare même que «sur nos capacités à innover dans le marché des fureteurs, ceux qui dans le passé nous avaient sous-estimés, n'ont qu'à regretter aujourd'hui leurs propos», une référence directe à Netscape.

Des communistes

Là où Bill Gates pousse le bouchon un peu trop loin, au point d'en être malhonnête, c'est lorsqu'il s'attaque à ceux qui veulent revoir le système actuel de propriété intellectuelle en affirmant que «ceux qui veulent mettre fin aux diverses mesures incitatives destinées aux musiciens, aux cinéastes et aux développeurs de logiciels sont des communistes des temps modernes».

Qui a dit dans la communauté des logiciels libres ou des tenants d'une réforme de la propriété intellectuelle et des brevets que les créateurs ne devaient pas être rémunérés pour leur contribution? Les lecteurs du Devoir qui lisent cette chronique le savent bien, même les plus farouches partisans du libre (pensons à Richard Stallman) ne voient aucun inconvénient à faire le commerce du logiciel libre. Beaucoup de développeurs de logiciels libres vivent fort convenablement du fruit de leur inventivité. Toutefois, ces hommes et ces femmes d'affaires à l'attitude plus responsable envers leur communauté ont compris que les droits d'utilisation sur une oeuvre devaient être partagés également entre son concepteur et l'utilisateur.

En effet, dans le système actuel qui reconnaît la propriété intellectuelle, le développement logiciel est habituellement lié à l'existence d'un «propriétaire» qui contrôle l'utilisation du logiciel au détriment des droits des utilisateurs. Tant que ce lien existe, nous devons souvent faire face au choix d'un programme propriétaire ou pas de programme du tout. Heureusement, l'arrivée du libre remet ce choix en question offre aux utilisateurs de se tourner vers un système qui privilégie plutôt le bien commun.

Des exemples locaux

Il existe aussi de nombreux entrepreneurs qui, traditionnellement, travaillaient uniquement avec des outils propriétaires et qui ont compris qu'ils avaient tout intérêt à jumeler logiciels propriétaires et logiciels libres afin de rehausser leur offre de services ou de tout simplement l'améliorer.

Un exemple local qui me vient en tête est celui de l'entreprise 8D Technologies dirigée par Isabelle Bettez. Communiste, madame Bettez? Quand on sait que 8D fait partie du Top 100 des champions canadiens de la croissance (2002) du magazine Profit et qu'elle s'est inscrite aux Fast 50 (Canada) et Fast 500 (Canada et États-Unis) de Deloitte et Touche en 2002, permettez-nous d'en douter grandement. Pourtant, depuis années, 8D Technologies a fait le pari du logiciel libre, et sa présidente est citée comme un exemple à suivre parmi ses pairs.

Parlons donc aussi des entrepreneurs d'ici ou d'ailleurs qui choisissent d'embrasser le libre afin d'améliorer leur offre de service. Communistes, qu'y disait! Disons plutôt que ce mouvement vers le libre remet en cause le monopole de Microsoft. Cela doit sûrement turlupiner ces messieurs de Microsoft au point de voir son fondateur y aller d'un tel tissu de bêtises. D'ailleurs, un entrepreneur en logiciels de la scène montréalaise me confiait récemment que sa récente «conversion» vers des solutions libres lui avait valu un téléphone aigri de la part d'un représentant de Microsoft.

Communiste! Vraiment?

Quelqu'un devrait plutôt rappeler à M. Gates que le communisme, comme celui qui était pratiqué en Union soviétique, était un système de contrôle centralisé, où toutes les activités étaient passées au crible du régime, prétendument pour le bien public, mais en fait pour le bien des membres du Parti communiste. Ce communisme était un système où les appareils permettant les copies étaient étroitement gardés, pour empêcher les copies illégales.

De même, le système actuel de la propriété intellectuelle exerce un contrôle central sur la distribution d'un programme et surveille et menace de plusieurs façons les copieurs, pour les empêcher de faire des copies illégales.

Comme le disait Richard Stallman, le père du concept de logiciel libre, «je travaille plutôt à bâtir un système où les gens sont libres de décider de leurs propres actions; en particulier, libres d'aider leur voisin, de modifier et d'améliorer les outils qu'ils utilisent dans leur vie quotidienne. Un système basé sur la coopération volontaire et la décentralisation».

«Du coup, si on doit juger ces points de vue par leurs ressemblances avec le communisme soviétique, alors ce sont les propriétaires de logiciels qui sont les communistes.»

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