La route vers la victoire

La course à la chefferie du Parti conservateur du Canada (PCC) est en voie de battre tous les records, tous partis politiques confondus, en ce qui concerne le nombre de membres admissibles à voter. Selon les organisateurs, plus de 600 000 membres pourraient avoir à choisir le prochain chef lors du scrutin de septembre, soit le double du nombre de membres inscrits lors de la dernière course, en 2020, et plus de trois fois le nombre de personnes qui avaient alors voté. Après les vérifications d’identité et les contrôles anti-fraudes électorales, leur nombre final sera vraisemblablement un peu inférieur à 600 000. Ce qui reste énorme. Personne ne peut dire que cette course ne suscite pas l’intérêt des Canadiens. Ils semblent même en raffoler.

Le député ontarien Pierre Poilievre est le principal responsable de cet engouement. Sa campagne dit avoir inscrit plus de 311 000 membres au parti, dont environ 119 000 en Ontario, près de 72 000 en Alberta et plus de 25 000 au Québec. Sa promesse de faire du Canada le pays le plus libre au monde lui aura permis d’attirer à lui des gens qui se méfient des gouvernements, et des institutions en général, et qui avaient auparavant boudé la politique.

Si Jean Charest dit avoir attiré des « dizaines de milliers » de nouveaux membres au PCC, beaucoup de ces derniers ont en fait acheté leur carte de membre dans le but de stopper M. Poilievre. Plusieurs d’entre eux ne sont même pas certains de voter pour le Parti conservateur lors des prochaines élections fédérales. Ils sont devenus membres du PCC afin d’empêcher l’extrême droitisation du parti qui constitue toujours l’opposition officielle à Ottawa. Ils veulent éviter que le PCC ne tombe entre les mains d’un populiste dont les positions rappellent les pires tactiques politiques de Donald Trump.

Comme lors des courses à la chefferie du PCC en 2017 et 2020, la route vers la victoire passera vraisemblablement encore une fois par le Québec. Rappelons que les conservateurs utilisent un système de pointage pour choisir leur chef. Chacune des 338 circonscriptions du pays recevra 100 points lors du scrutin du 10 septembre prochain, peu importe le nombre de membres qui y résident, sauf dans le cas des circonscriptions qui comptent moins de 100 membres. Celles-ci ne recevront qu’un point par vote.

Il s’agit d’une modification des règles par rapport aux dernières courses, où toutes les circonscriptions avaient un poids égal, indépendamment du nombre de leurs membres. Or, des 57 circonscriptions qui comptaient moins de 100 membres en 2020, 52 d’entre elles étaient au Québec. Les anciennes règles ont permis au gagnant, Erin O’Toole, de ramasser beaucoup de points au Québec sans nécessairement vendre beaucoup de cartes de membre.

Considérant le niveau d’intérêt hautement élevé pour la course, on s’attend à ce que toutes les circonscriptions québécoises, ou presque, comptent au moins 100 membres cette fois-ci. Quoi qu’il advienne, même avec les nouvelles règles, le Québec gardera un poids disproportionné dans la course actuelle. L’Alberta, avec ses 34 circonscriptions dont beaucoup comptent chacune plusieurs milliers de membres, se verra accorder 3400 points ; le Québec aura quant à lui 7800 points, pour beaucoup moins de membres. C’est justement la raison pour laquelle une victoire de M. Charest semblait mathématiquement possible il y a quelques semaines.

Or, le succès de M. Poilievre à faire le plein de cartes de membre au Québec complique énormément la tâche de M. Charest. Même si ce dernier remporte une majorité des votes au Québec, M. Poilievre pourrait récolter beaucoup de points dans la Belle Province. Pour lui faire contrepoids, M. Charest aura besoin de performer de façon spectaculaire en Ontario et dans les provinces atlantiques s’il veut gagner.

Les six candidats à la chefferie recevront la liste officielle des membres admissibles à voter quelque part au début de juillet. Cela donnera à chacun d’entre eux deux mois pour faire des convertis parmi les membres inscrits par leurs rivaux. C’est la raison pour laquelle Jean Charest et Patrick Brown réclament la tenue d’un troisième débat officiel avant la fin de la course.

Les sondeurs ont en effet décelé une nette baisse de la popularité de M. Poilievre après les deux derniers débats. Ses déclarations concernant les cryptomonnaies et la Banque du Canada sont revenues le hanter et l’ont carrément mis dans l’embarras lors du dernier débat en français. Il a tout fait pour éviter d’en parler. Ses rivaux misent aussi sur le désenchantement, ou du moins le désintérêt de beaucoup de ses partisans de la première heure d’ici la date du scrutin.

Il s’agit maintenant de voir si la longueur d’avance que M. Poilievre aura accumulée en début de course s’avérera suffisante pour lui permettre de franchir la ligne d’arrivée en premier. M. Charest devra accélérer le pas pour que la réponse soit non.

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