Une guerre à finir

Le mot se détache en lettres rouges dans toutes les vitrines des librairies de Paris. Le hasard a voulu qu’au moment où le tyran russe lançait ses troupes contre Kiev, on publie un manuscrit inédit de Louis-Ferdinand Céline intitulé Guerre. Le texte daté de 1934 a été retrouvé par hasard l’an dernier, 77 ans après avoir été volé chez l’écrivain, qui fuyait alors la France pour le Danemark. Il y a quelque chose d’irréel à voir trôner en vitrine ces jours-ci ce récit halluciné d’un homme blessé au bras et à la tête qui fuit le front, cet « abattoir international de la folie », écrit Céline. Des mots qui nous en apprennent plus sur la guerre que tous les reportages qui défilent en boucle sur les chaînes d’information continue.

En lisant ce récit fait de sang et de boue, difficile de ne pas songer à l’Ukraine et à cette guerre qui s’éternise aux portes de l’Europe. À Davos, il y a deux semaines, un diplomate et un financier, tous deux juifs, nonagénaires et rescapés du nazisme, sont venus défendre chacun à leur façon leur vision de ce conflit, dont le vernis des alliances commence lentement à craquer.

Pour le multimilliardaire Georges Soros, à la tête de l’influent et controversé think tank Open Society, il s’agit ni plus ni moins que d’un conflit de « civilisation ». S’agissant de Poutine, il estime que « le meilleur moyen, et peut-être le seul, de préserver notre civilisation est de le vaincre aussi vite que possible ». Les partisans de cette thèse n’hésitent pas à tracer des parallèles avec la Seconde Guerre mondiale, peignant Vladimir Poutine en Hitler et les partisans de la négociation en Munichois. C’est en effet dans la capitale de la Bavière qu’en 1938 fut signé le honteux compromis autorisant Hitler à envahir la Tchécoslovaquie. On connaît la suite.

Telle n’est pas la vision de celui que l’on peut désigner comme le plus grand diplomate de la seconde moitié du XXe siècle. À Davos, du haut de ses 99 ans, Henry Kissinger était au contraire venu plaider pour le retour au statu quo ante qui prévalait avant le 24 février, quitte àce que soit cédé certains territoires aux Russes. « Poursuivre la guerre au-delà de cette limite ne serait plus combattre pour la liberté de l’Ukraine, mais reviendrait à déclencher une nouvelle guerre contre la Russie elle-même », dit-il.

Depuis 2007, l’ancien secrétaire d’État de Richard Nixon et Prix Nobel de la paix ne cesse de répéter que l’Ukraine est située sur une ligne de fracture entre l’Europe et l’Eurasie et que, pour cela, elle est condamnée à demeurer un pays neutre, comme la Finlande l’était hier encore. Membre de l’OTAN, elle deviendrait une menace permanente pour les Russes comme le fut Cuba dans les années 1960, pour les États-Unis. Celui qui a rencontré Vladimir Poutine plus d’une vingtaine de fois estimait en 2014 que sa « diabolisation » n’était pas une politique, mais « un alibi pour l’absence de politique ». Contrairement à ce que l’on raconte aujourd’hui, « Poutine est un stratège sérieux », dit-il, qui fonde ses décisions « sur la base de l’histoire russe ».

Si l’on se fie à certaines de ses déclarations, on peut parfois se demander si Joe Biden et les faucons de Washington ne cherchent pas à mater la Russie plus qu’à libérer l’Ukraine. Histoire, peut-être, de donner une leçon à la Chine. Admettons que, jusqu’à maintenant, cette guerre est une bénédiction pour l’oncle Sam, puisqu’elle a miraculeusement remis l’OTAN en selle, une organisation dont Emmanuel Macron avait pourtant décrété la « mort cérébrale ». Véritable calvaire pour l’Europe, le boycottage du pétrole et du gaz russes est une aubaine pour un pays qui est pratiquement autonome en la matière. Il en va de même de l’explosion des budgets militaires. On sait déjà que les 100 milliards d’euros que les Allemands s’apprêtent à dépenser pour leur défense ne serviront pas à acheter des Rafale français, mais bien des F-35 américains.

Ces gains à court terme valent-ils le danger que ferait courir au monde un conflit à outrance qui précipiterait la Russie, puissance nucléaire, faut-il le rappeler, dans les bras de la Chine ? Dans un entretien au Financial Times, le même Kissinger rappelait qu’il n’était « pas judicieux d’adopter une position antagoniste à l’égard de deux adversaires de manière à les rapprocher ». Celui qui, en pleine « détente » avec l’URSS, organisa la première visite d’un président américain en Chine, il y a 50 ans, sait probablement de quoi il parle.

Quant à l’Europe, à moins de se condamner à une nouvelle guerre froide dont elle serait la première à payer le prix, elle devra tôt ou tard renouer des liens avec la Russie. Le combat contre l’invasion russe est certes un combat pour la liberté de la nation ukrainienne, victime d’une agression sauvage et inacceptable. Mais, il ne saurait être présenté comme le grand combat de la démocratie contre l’absolutisme comme on l’entend parfois. À force d’idéologies et de comparaisons boiteuses, on finira par tout faire dérailler. C’est peut-être ce que voulait dire plus tôt cette semaine le président français lorsqu’emporté par un rare élan gaulliste, il invita ses alliés et au premier titre les Américains à « ne pas humilier la Russie ».

Dans son chef-d’œuvre posthume, Céline est bien loin de ces considérations. Mais il nous rappelle combien la guerre n’est pas une petite affaire, plutôt une marmite qui peut engendrer des monstres.

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