La Shoah d’une ado

Encore un livre sur la Shoah ? Oui, et c’est tant mieux parce que l’humanité n’aura jamais fini de réfléchir à ce crime insondable et à la bêtise abyssale de l’antisémitisme. Quand ce livre, en plus, s’adresse aux lecteurs adolescents, souvent totalement ignorants de cette période la plus sombre de l’histoire mondiale, son importance est d’autant plus grande.

Jeune Néerlandaise de 14 ans, Celien Polak, née Spier, a été déportée, avec ses parents et ses deux frères, dans le camp de concentration de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie occupée par les nazis, en avril 1943. Elle en sortira deux ans plus tard, au moment de la libération du camp par les Russes.

Elle gardera le silence sur son expérience pendant soixante ans, jusqu’à ce que sa fille, l’écrivaine montréalaise Monique Polak, entreprenne d’écrire un livre sur son histoire en 2007. Publié en anglais en 2008, Vois tout ce qu’il te reste (Septentrion, 2022, 260 pages) paraît enfin en français dans une traduction de Rachel Martinez. « Œuvre de fiction inspirée de faits réels », selon les mots de l’écrivaine, ce roman-vérité raconte l’horreur avec une étonnante douceur, à partir du point de vue d’une adolescente.

Moins connu que le tristement célèbre camp d’Auschwitz, en Pologne, Theresienstadt était un camp de détention d’artistes et d’intellectuels juifs — le psychiatre Viktor Frankl, l’écrivain Ivan Klíma et de nombreux musiciens renommés y ont été déportés — dont l’Allemagne hitlérienne se servait comme outil de propagande pour faire croire qu’elle traitait bien les juifs.

En 1943, lors d’une visite d’inspection de la Croix-Rouge danoise, les dirigeants du camp conçoivent une mise en scène — fausses façades, concerts, bons repas — destinée à donner au lieu l’apparence d’un ghetto modèle. Les visiteurs n’y voient que du feu. Emballés, les nazis en rajoutent, l’année suivante, en forçant les prisonniers à produire un film de propagande présentant le camp sous un beau jour.

Dans les faits, 144 000 personnes seront détenues dans la ville, conçue pour en accueillir 7000, 33 000 d’entre elles mourront sur place, principalement de malnutrition, 88 000 seront déportées vers les camps de la mort et 23 000 survivront. L’illustrateur néerlandais Jo Spier, grand-père de Monique Polak, en sortira vivant, avec sa famille, en mettant ses talents d’artiste, sous la contrainte, au service de la propagande nazie.

Dans son roman, Polak met cet enfer en récit avec simplicité et subtilité. Sa jeune héroïne, Anneke, inspirée de sa mère, se demande bien ce qu’elle fait là puisque, explique-t-elle, « le judaïsme, ça ne veut rien dire pour [elle] ». Issue d’une famille non pratiquante, elle se réjouit, dans son malheur, de n’être pas croyante puisque, dit-elle, un Dieu qui permet de telles abominations ne mérite pas qu’on croie en lui.

Plus tard, pourtant, quand son amoureux sera déporté, elle se mettra à prier, sans en parler à son père, qui tient la religion pour une superstition. « J’ai inventé ma méthode, confie-t-elle, parce que je ne suis jamais allée à la synagogue et que j’ignore comment faire. »

Au moment où le nom de son jeune frère, Théo, se retrouve sur la liste des déportés en attente, Anneke, qui sait maintenant le sort réservé à ceux qui partent, se tourne encore vers Dieu. La voyant ainsi, son grand-père et sa mère s’agenouillent auprès d’elle, les mains jointes, dans une des scènes les plus déchirantes du roman. « Si Dieu existe — et je ne l’ai jamais souhaité aussi désespérément que maintenant, dit Anneke — et s’il est capable de comprendre ce qui se passe dans le cœur des gens, alors il doit entendre nos prières. »

La vie dans le camp est inhumaine. Torturés par la faim, dévorés par les poux et les punaises de lit, mal soignés en cas de maladie — Anneke souffre d’une amygdalite —, les prisonniers, les enfants y compris, sont condamnés aux travaux forcés, peuvent être pendus ou tués d’une balle dans la tête pour le moindre écart aux règlements et vivent terrorisés dans la crainte de la déportation dont on ne revient jamais. Survivre, dans ces conditions, relève du miracle.

Enrôlé de force dans l’entreprise de propagande nazie, le père d’Anneke est mal vu par d’autres prisonniers, qui le jugent complice. La jeune fille elle-même déplore le comportement de son père qui, pense-t-elle, « aide les nazis à mener à bien leur plan diabolique », lui qui a pourtant été emprisonné précédemment pour des dessins antihitlériens.

À la Libération, quand un officier hollandais soupçonnera l’artiste d’avoir mal agi pour sauver sa famille, Anneke, désormais consciente du fait qu’il n’avait pas le choix, se portera à la défense de son père. Malgré tout, grâce à lui, « le monde est encore là ».

Et grâce au roman de Monique Polak, la parole fragile des rescapés — Celien Polak est morte à Montréal en 2017 — demeure vivante.

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