Cet étrange objet du talent

« Les grands artistes ont du hasard dans leur talent et du talent dans leur hasard », écrivait Victor Hugo avec des entrechats de ballerine sur une pente glissante. Mais qui peut prétendre savoir d’où il vient, ce talent-là, trop scintillant pour être honnête ? Même l’auteur de La légende des siècles n’arrivait guère à l’expliquer. Équilibre né d’un déséquilibre intérieur ? Mélange de sensibilité, de charisme et d’intuition ? Va-et-vient entre deux niveaux de conscience entraperçus ?

Insaisissable et pourtant ostensible comme une évidence ; on le sent. Il nous trouble. Le travail de l’artiste en amont d’une œuvre ou d’une performance n’explique pas tout. Certains possèdent une grâce offerte au berceau par une fée narquoise qui les laissera bien vite se débrouiller seuls avec la substance mystérieuse scellant leur perte ou leur gloire. En général, les deux.

Souvent, chez un nouveau venu, le public décèle son reflet. Au grand écran, regardant en 1991 évoluer Brad Pitt en escroc autostoppeur dans Thelma and Louise de Ridley Scott, on se disait : tiens donc ! Il a du chien, celui-là ! On le reverra ! L’année suivante, la certitude du talent de Penélope Cruz comme de son charme incendiaire en ses débuts dans Jamón, jamón de l’Espagnol Bigas Luna, nous faisait pousser le même cri : à bientôt dans un cinéma près de chez nous ! C’est sûr !

Un premier roman, un premier concert, un premier rôle au théâtre laissent entrevoir sa flamme délicate. Certains artistes trop vite louangés, plus fragiles, s’y brûlent les ailes. Ça prend aussi une force et une foi en soi-même pour réussir. D’autres ont besoin de temps pour fleurir. Les mieux armés entament une brillante carrière, avec un doigt de chance. A star is born !

L’autre jour, je suis allée voir à la Tohu Jusqu’au prochain moi, spectacle mis en scène par Didier Lucien avec des finissants de l’École nationale de cirque. C’est presque du théâtre sur thématique de voyage initiatique en série de tableaux : la chute, la perte, la mort, la renaissance, le rêve. Une première partie trop échevelée s’égare avant les numéros substantiels.

Quand un acrobate, faussement blessé, ranimé à coups d’instruments hétéroclites, voit défiler des éclopés du cirque masqués et titubants, la magie opère. Aussi devant une harpiste suspendue, puis lors d’un french cancan endiablé. Il y a de l’humour, d’excellents choix musicaux, des jeux de séduction, des clins d’œil à l’ego des clowns, des plongées dans l’angoisse des personnages, des envolées oniriques. Un spectacle inégal, entre enchantements et déroutes, comme dans la vie.

Mais l’aspect le plus fascinant de l’exercice est de regarder certains jeunes briller comme des étoiles, en portant ombrage aux autres. Les 26 finissants en piste maîtrisent les techniques des arts du cirque. Quatre ou cinq d’entre eux dégagent ce je-ne-sais-quoi laissant poindre un avenir radieux. Voyez donc ! Ils savent bouger. Leur charisme se double d’une aisance physique. Dès leur apparition, on ne voit qu’eux en surbrillance, ils nous attirent tels des aimants.

Cette fille forte comme un homme, au sourire magnifique, ira loin, c’est sûr. Un as de la roue Cyr aux allures moqueuses se démarque. Un clown danseur impose sa souplesse et son ironie. Quelques autres aussi. Pourtant, le gros des troupes ne travaillera pas dans son domaine de formation. On le pressent. Après tant de travail en amont… Chaque discipline apporte à qui s’y frotte une vision du monde et un sens de l’effort. Rien n’est perdu. N’empêche…

Ces finissants au trapèze, aux tours humaines, à la contorsion, au mât chinois, à la jonglerie, à la danseou au cerceau auront acquis leur art à la dure durant les années de pandémie. Devant eux,l’avenir s’embrouillarde davantage que pour les cohortes formées avant la crise. Mis à part quelques surdoués rayonnant de promesses, de nombreux artistes qui auraient pu se perfectionner dans un secteur foisonnant se verront sans doute recalés d’office sous un paysage culturel transformé.

Le monde circassien a perdu des plumes, comme en témoignaient les déboires du Cirque du Soleil face au virus. Partout dans le champ des arts, c’est la relève qui encaisse le choc. Après tant de spectacles reportés, seules les valeurs sûres se fraient un chemin jusqu’au public. La prise de risque, l’exploration, l’attrait pour la nouveauté se heurtent à la frilosité du jour, aux problèmes de recrutement des techniciens de scène, à la dématérialisation galopante.

Alors ce spectacle collectif à la Tohu me serrait aussi le cœur. J’avais envie de leur souhaiter à tous bonne chance ! D’autant plus fort que même les plus talentueux de ces athlètes de l’arène propulsés dans le vide par un feu sacré auront besoin de toutes leurs sangles pour se cramponner au rêve de percer.

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