Céline, en guerre éternelle

S’il est un écrivain destiné à échouer aux tests de bonne conduite pour la postérité, c’est bien Louis Ferdinand Destouches, alias Céline. Je possède un exemplaire de son pamphlet Bagatelles pour un massacre en édition originale de 1937, hérité d’un collectionneur. Édifiante lecture !

On y saisit jusqu’où la conscience humaine peut sombrer, quand la haine, l’antisémitisme et autres démons hurlants se déchaînent pour l’égarer.

Un des plus grands écrivains du monde, pourtant. L’auteur du Voyage au bout de la nuit, également médecin des pauvres, y aura lancé un cri d’humanisme et de désespoir à vous déchirer les tympans à coups d’images choc, de langage parlé réinventé, d’énergie inouïe, du refus de s’en conter, de vertige. Assez pour supposer qu’un coup à la tête lors d’une mission casse-gueule durant la Première Guerre, en partie lié à un syndrome du stress post-traumatique, expliquerait ses dérives idéologiques plus tard. Sans être sûrs de rien, bousculés par l’énigme du personnage, admiratifs de son œuvre incendiaire et noire. Pas question de canoniser Céline, mais le génie et la vertu ne font pas toujours bon ménage. Autant l’admettre.

À Paris, après le Festival de Cannes, voyage au bout de sa nuit, je suis allée voir à la Galerie Gallimard l’exposition Les manuscrits retrouvés, avec écrits, photos, cartes postales, lettres, différents documents et artéfacts éclairant le contexte de la récente parution du Guerre de Céline. Le livre, je l’avais acheté et dévoré en France, avant qu’il n’atterrisse chez nous.

Une pièce capitale

 

Cet inédit retrouvé après la mort de sa veuve, Lucette, restitué avec d’autres volets de son œuvre l’an dernier, vaut vraiment le détour. L’auteur avait cru Guerre et autres écrits (dont Londres, attendu sur les rayons à l’automne) perdus à jamais, à la suite du saccage de sa tanière montmartroise après la Libération. Dans D’un château l’autre, il évoquait le rapt de ses biens : « Tous mes livres et mes instruments, mes meubles et mes manuscrits !…. tout le bazar… ! j’ai rien retrouvé ! »

Céline aura été emprisonné, traité de traître, de collabo, d’allumeur de violence antisémite et j’en passe, avec raison d’ailleurs. Paria, mais ruant dans les brancards, écrivant, éructant, sa plume trempée dans le vitriol jusqu’à sa mort à Meudon en 1961.

Or voilà ! Guerre est une pièce capitale du casse-tête célinien. Collé au Voyage au bout de la nuit et à Mort à crédit, sa meilleure période, avec des fragments tirés du réel, d’autres visiblement très romancés. L’épisode de la marche de Ferdinand blessé au combat, la douleur à la tête jamais résorbée, les hôpitaux, la veulerie humaine, la grande boucherie militaire qui l’a traumatisé sont au cœur du récit.

« J’ai attrapé la guerre dans ma tête, écrit-il. Elle est enfermée dans ma tête. »

Autre thématique tonitruante : la sexualité, dont les descriptions salaces dérangeront les gens bienséants. D’autant plus qu’une des infirmières fait subir à son alter ego Ferdinand les derniers outrages sur son grabat de misère.

D’ailleurs, en avant-propos à Guerre, un des grands exégètes de Céline, son biographe François Gibault, parle de cette infirmière réelle ou fictive « qui semble profiter de la situation pour se livrer sur des blessés à des pratiques que la morale réprouve ». Sans préciser à quel point la guerre sanglante, qui tue et estropie les soldats, constitue une pratique que la morale devrait réprouver bien davantage. Le puritanisme de l’heure brouille la vue.

Et si certains révisionnistes enragés parvenaient un jour à faire interdire les œuvres de Céline, ce serait peut-être moins pour les prises de position politiques infamantes des pamphlets que pour la pornographie de ses romans.

Dans Guerre, tout Céline est là, avec les mots crus, la mauvaise foi, l’humour noir, le génie de la langue, la misogynie, la misanthropie, les acouphènes, la cruauté, les trahisons, le chagrin devant la mort des autres, surtout celle de Bébert, l’ami maquereau, si lâche et si fragile. L’épisode de l’Hôpital et ses suites sont vécus en traversée d’enfer : « Pour l’expérience je vieillissais d’un mois par semaine, résume-t-il. C’est le train qu’il faut aller pour pas être fusillé dans la guerre. » Mais aussi, en ouvrant le couvercle de son esprit meurtri : « Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira
jamais. »

Il est plus souvent en refus de pleurer sur son sort, Céline. Gueulant, gesticulant, embrassant la condition humaine avec son animalité, ses instincts féroces plus forts que l’ombre du début de la raison. Sans jamais croire aux lendemains qui chantent. Le voici encore brisé comme ce miroir tendu au monde. Sa prose nous éblouit.

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