La bonne cible

Le débat public ravive, depuis quelques semaines, une peur ancestrale pour bien des francophones : celle de voir le poids proportionnel du français diminuer peu à peu au Canada, au point où la vitalité même de la francophonie serait remise en question.

Cette peur est parfois utilisée pour justifier des mesures populistes qui, tout en étant dommageables pour le vivre-ensemble, n’arrivent pas, en bout de piste, à améliorer grand-chose à la vitalité du français.

Dénoncer ces mesures ne veut pas dire que la crainte qui se trouve derrière est illégitime. Au contraire, il y a mille et une façons de transformer cette préoccupation tout à fait louable pour la pérennité du français en demandes concrètes, constructives et porteuses.

J’en ai parlé avec Alain Dupuis, directeur général de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA) — soit la voix nationale des 2,7 millions de francophones vivant en situation minoritaire dans les neuf autres provinces et les trois territoires. Depuis maintenant des décennies, la FCFA se bat pour que le gouvernement du Canada augmente la proportion d’immigrants francophones reçus à l’extérieur du Québec.

Au recensement de 2001, la proportion de francophones en milieu minoritaire était de 4,4 %. En 2003, Ottawa s’est donc engagé à ce que 4,4 % des immigrants reçus au Canada soient des francophones, afin que les communautés franco-canadiennes et acadiennes puissent au moins se maintenir au fil des années.

Notons que les définitions de « francophones » utilisées ici sont plus inclusives que celles en usage au Québec. La FCFA définit un francophone comme toute personne parlant français — point. Immigration Canada, de son côté, inclut dans sa définition d’immigrant francophone toute personne qui a le français comme première langue officielle. Il n’est donc pas ici question de langue maternelle, nécessairement.

Cette cible de 4,4 % a-t-elle déjà été atteinte ? Non, jamais. Même qu’en 20 ans, Ottawa n’a recruté plus de 2 % de nouveaux résidents permanents francophones qu’à deux reprises : en 2019 et en 2020.

« C’est important, ces retards-là, explique Alain Dupuis. Ça représente une perte de vitalité, ça représente une fragilisation des institutions, et bien sûr une pénurie de main-d’œuvre importante. » Les communautés francophones sont par conséquent moins diversifiées que la population canadienne générale « parce que le fédéral ne permet pas aux communautés de bénéficier de l’immigration et de tous ses bienfaits ».

Le résultat, c’est que la proportion des francophones en milieu minoritaire diminue d’année en année. De 4,4 % de la population en 2001, ces communautés ne représentaient plus que 3,8 % de la population en 2016. La FCFA attend impatiemment les données du recensement de 2020, et projette que si la situation n’est pas redressée, elle ne représentera plus que 3,1 % du Canada « hors Québec » d’ici 2036.

Il est donc vrai que, pour l’instant, les politiques migratoires d’Ottawa jouent un rôle dans le recul démographique de la francophonie — dans les neuf autres provinces et les trois territoires. C’est pourquoi la FCFA dénonce la situation, et demande au fédéral de rectifie les choses.

Cet hiver, l’organisme a commandé une étude démographique afin de déterminer quelle cible devrait être mise en avant. Pour maintenir la proportion actuelle de francophones dits « hors Québec », il calcule qu’il faudrait qu’Immigration Canada admette 8 % d’immigrants francophones. Si on veut réparer les dommages causés par les promesses brisées d’Ottawa, il faut une cible encore plus ambitieuse.

La FCFA souhaite que le gouvernement fédéral s’engage à admettre 12 % de francophones dès 2024, et fasse progresser cette cible jusqu’à 20 % en 2036. Un immigrant sur cinq d’ici 14 ans : voilà ce qui est visé pour non seulement maintenir les communautés francophones, mais les remettre sur le chemin de la croissance. En nombre absolu, cela veut dire admettre 40 000 immigrants francophones à l’extérieur du Québec dès 2024.

Pour ce faire, la FCFA souhaite que la politique migratoire d’Ottawa établisse des objectifs détaillés dans chaque catégorie d’immigration, pour chaque région, en fonction des besoins spécifiques des communautés. « La pénurie d’enseignants, par exemple, est très importante pour les écoles de langue française, déplore M. Dupuis. Il y a aussi une pénurie de main-d’œuvre en petite enfance, en santé, dans la fonction publique, et plusieurs entreprises peinent à recruter du personnel francophone. »

Un certain travail se fait actuellement du côté du fédéral sur cette question. Le ministre de l’Immigration, Sean Fraser, dit vouloir atteindre la cible historique du 4,4 % d’ici l’an prochain. Et le projet de réforme de la Loi sur les langues officielles prévoit qu’Ottawa soit désormais obligé d’adopter une politique plus complète en matière d’immigration francophone. Cela dit, personne, au fédéral, ne s’est encore prononcé sur les cibles exigées par la FCFA.

Il me semble qu’il y a là une occasion, pour les Québécois, de se montrer solidaires des communautés francophones de partout au pays. Il n’est nullement question, ici, de malmener les chartes des droits et libertés ou de se méfier de la diversité pour protéger le français. Au contraire. Il s’agit d’accueillir plus d’immigrants économiques et de membres de leur famille, plus d’étudiants étrangers, plus demandeurs d’asile et de réfugiés en provenance, principalement, de l’Afrique subsaharienne, du Maghreb et de la France. Et ce, au bénéfice de toute la société, de l’économie comme de l’équilibre linguistique.

L’immense majorité des Québécois pourrait facilement se rallier derrière les cibles proposées par la FCFA et appuyer l’organisme dans ses démarches. Rien ne dit que l’immigration ne peut pas être un outil pour faire grandir la francophonie canadienne. Si l’on est d’humeur à se chicaner avec Ottawa, je nous propose cette bataille.

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