Lucien Bouchard, l’anti-péquiste

En ce jour de janvier 1996, fraîchement couronné chef du Parti québécois, donc premier ministre, par des militants péquistes confiants dans le fait qu’il les conduirait au pays, Lucien Bouchard tenait sa première réunion de caucus. Il avait mis son régulateur de charme à la position maximale. Évoquant les années où il avait eu sa carte de membre, il eut cet aveu : « Moi, je connais pas très bien le parti. Je donnais mon 3000 $ par année [le maximum permis à l’époque], ma femme donnait son 3000 $, mais on n’allait pas aux réunions et tout ça. » Assis au fond de la pièce, j’entendis un député dire à un autre : « Quand tu donnes 6000 $ par année, t’as le droit de pas venir aux réunions ! »

L’arrimage d’un parti social-démocrate avec un premier ministre conservateur, branché sur le patronat et profondément humaniste en matière d’enfance, allait produire à la fois une forte relance économique, un rétablissement des finances publiques et une extension telle du filet social familial qu’au moment du bilan, la pauvreté avait fléchi chez nous comme nulle part ailleurs au Canada. Un exploit.

Le règne de Lucien Bouchard fut, aussi, celui du rendez-vous manqué. Il a déclaré ces derniers jours qu’il aurait été « irresponsable » de tenir un troisième référendum après celui de 1995. Pourtant, dans l’année qui suivit, une majorité de Québécois réclamaient un référendum revanche et souhaitaient y voter Oui. Les fédéralistes étaient en déroute, la popularité de M. Bouchard était au zénith. Aucun chef péquiste avant ou après lui n’a eu si belle occasion. Si M. Bouchard juge ces conditions non gagnantes, il n’en trouvera jamais d’assez bonnes à son goût. Nous sommes quelques-uns à penser que sa pusillanimité pendant cette année bénie constitue le plus grand ratage de l’histoire du mouvement indépendantiste.

J’ai trouvé étrange que la Fondation René-Lévesque le choisisse pour présider l’année de célébration d’un homme qui aurait, c’est certain, fait du Québec un pays s’il avait eu devant lui la fenêtre historique béante que Lucien Bouchard a choisi d’ignorer.

Devant la statue de Jacques Parizeau, la semaine dernière, M. Bouchard a exprimé son désamour envers le PQ. Il en a parlé au passé, comme d’un véhicule bon pour la casse. Il a beau tenter de recadrer ses propos dans une lettre transmise mardi à Alice Lévesque, mais il a bien dit ce qu’il a dit et ne s’en excuse pas. Les députés péquistes, présents à quelques mètres de là et qui se battent au quotidien pour faire vivre le parti et l’option de Lévesque, ont entendu une version de : « Vous êtes pas morts, vous ? »

Je tiens à rassurer les péquistes actuels. Ils ne sont pas spécifiquement visés. Cette déclaration anti-péquiste n’est que la dernière perle d’un long collier. Chef du Bloc en 1990, M. Bouchard avait déjà forgé cette conviction que le PQ n’était pas le bon véhicule. Il planifiait, avec Claude Béland, du Mouvement Desjardins, et quelques autres, la création d’un parti concurrent. Le projet fut mort-né. Il ressurgit le soir du congrès péquiste de 1996, lorsque les délégués eurent l’irrévérence de ne lui faire confiance qu’à la hauteur de 76,7 %. Pendant une heure ou deux, M. Bouchard évalua la possibilité de créer sur-le-champ un nouveau parti. De se séparer, donc, du PQ.

Je mets les historiens au défi de trouver chez lui, après sa démission début 2001, une seule parole publique favorable à son ancien parti. J’étais stupéfait de le voir il y a deux ans préfacer une hagiographie de Bernard Landry et chanter les louanges de son successeur. Car, quand M. Landry avait cruellement besoin de lui, M. Bouchard était aux abonnés absents. À l’élection québécoise de 2003, très serrée, M. Landry devait défendre les fusions municipales politiquement très coûteuses que M. Bouchard avait imposées. Malgré des demandes pressantes (dont les miennes), M. Bouchard refusa de même faire savoir qu’il allait voter PQ. Sa seule intervention de la campagne fut de reprendre un des thèmes de Jean Charest : « Nous sommes sûrement la société la plus taxée en Amérique du Nord. »

« Lucien, a un jour dit Bernard Landry, c’est la roue qu’on perd dans le croche. »

Certes, il répète souvent que la souveraineté est la solution. Mais elle n’est jamais d’actualité. Si on l’avait écouté, il n’y aurait pas eu de référendum en 1995. À l’intention de Pauline Marois, en 2010, il déclara qu’on avait « autre chose à faire » que d’attendre « quelque chose qui ne vient pas ». En reprochant au PQ de proposer aujourd’hui un référendum, il n’innove pas, il se répète. Les péquistes ne sont pas les seuls à se voir contester la valeur de leur véhicule. M. Bouchard a servi la même recette à ses successeurs du Bloc québécois. Le parti « dilue le pouvoir québécois à Ottawa », a-t-il dit, et aurait dû quitter la scène avec lui.

On rétorquera qu’il ne fait que poursuivre une tradition critique entamée par Jacques Parizeau. Pas faux. Mais on doit rappeler que Monsieur avait participé à la campagne de M. Bouchard en 1998, à celle de M. Landry en 2003 et à celle d’André Boisclair en 2007. Rien de tel chez M. Bouchard.

Alors que j’étais devenu moi-même chef du PQ, Mme Marois, M. Landry et Pierre Karl Péladeau étaient présents et solidaires au congrès que je présidais. Il était inenvisageable d’y inviter M. Bouchard. Il n’a toujours pas digéré qu’une poignée de militants aient hué son image projetée sur l’écran lors d’un congrès au leadership tenu… 12 ans plus tôt. Tous les autres l’avaient applaudi et, on le lui rapporte, il fut ovationné à plusieurs reprises depuis.

Ayant longtemps pratiqué le grand homme, j’ai pris l’habitude d’aviser mes amis péquistes qui sont reçus avec la plus grande amabilité par M. Bouchard et qui en tirent la conclusion qu’il est leur allié. Je leur dis : « Ne vous attendez à rien de Lucien Bouchard. » Rétrospectivement, je sens que j’ai gaffé. J’aurais dû leur dire : « Attendez-vous au pire. »

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

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