La gauche molle

Avec l’approche des élections législatives en France, « l’Union à gauche » donne un souffle d’espoir aux partisans déçus de Jean-Luc Mélenchon, qui, pour la deuxième fois, a manqué de peu d’accéder au deuxième tour de la campagne présidentielle.

L’échec national du chef de file de La France insoumise a été démoralisant sur plusieurs plans : le pire pour moi, qui demeure aux États-Unis, était l’absence de diversité chez Emmanuel Macron et Marine Le Pen durant leur non-débat du 20 avril.

À part les insultes, il y avait plus de consensus que de désaccords entre ces deux candidats de droite, ce que démontrait leur choix d’un terrain politique sans risque. Personne n’est pour un pouvoir d’achat affaibli ; personne n’applaudit à l’immigration illégale de masse ; personne ne veut anéantir d’un coup la structure de l’Union européenne ; personne ne loue l’agression de la Russie contre l’Ukraine. Les sujets qui fâchent ont été frôlés ou mis de côté : écart grandissant entre riches et pauvres ; libre-échange et délocalisation d’industries ; concentration des pouvoirs, mais aussi des biens économiques et médiatiques entre les mains de moins en moins de personnes ; impôts qui devraient être appropriés pour les ultrariches et les patrimoines aisés ; dépendance excessive à l’énergie nucléaire ; traitement brutal des Gilets jaunes par la police.

Même d’un point de vue théâtral, la « confrontation » laissait beaucoup à désirer. Lorsque le président a accusé Marine Le Pen d’être la chouchoute endettée de Poutine et des banques russes, elle n’a pas eu le brio de lancer la réplique évidente : « Monsieur Macron, c’est vous l’ancien banquier, c’est vous l’intime du monde créancier. Comme beaucoup de Français, je peine à faire mon versement mensuel d’emprunt. »

Or, la candidature renouvelée de Mélenchon — il brigue désormais le poste de premier ministre, indirectement, en tâchant de faire élire une majorité de sa coalition à l’Assemblée — a permis à la rhétorique de la gauche de reprendre son élan. Bien qu’il soit critiqué pour son interprétation floue de la Constitution — c’est le président qui nomme le premier ministre, et non pas le peuple par vote direct —, Mélenchon a bien saisi l’occasion tactique pour combattre le libéralisme de la droite, ainsi que le néolibéralisme de la gauche molle. Dans ce cadre, il avait déjà développé un programme extrêmement détaillé pour la campagne présidentielle — aujourd’hui modifié selon les besoins pratiques de sa Nouvelle Union populaire écologique et sociale (NUPES) — qui vaut la peine d’être lu.

Cependant, les constats crus d’une liste de 650 mesures ne me semblent pas suffisants pour ranimer une idée inspirante de la gauche et donner de l’importance à un mouvement opposé au capitalisme effréné.

La droite a toujours tendance à minimiser les programmes de gauche en les caractérisant comme des « bénéfices » immérités. Il faut travailler, économiser, payer des impôts — voire souffrir — pour jouir des fruits de la société. Louons les entrepreneurs qui créent la richesse en prenant des risques que le citoyen ordinaire n’oserait jamais tenter.

La réponse de la gauche devrait être que, dans sa philosophie, il ne s’agit pas de « bénéfices » gratuits ou garantis, mais plutôt de protection contre l’exploitation du marché et des marchands, quelles que soient leurs motivations. Ne parlons pas de l’État-providence, mais plutôt de l’État protecteur.

Bien sûr, je prends mes idées des grands politiciens des années 1930, comme Franklin D. Roosevelt et Léon Blum. Mais c’est finalement la littérature qui m’a le plus influencé dans ma politique de gauche — Zola, surtout, dans Germinal et L’argent. Qui peut rester insensible à la misère et au courage presque suicidaire d’Étienne, le mineur de charbon gréviste, et à la folle et dangereuse ambition de Saccard, le capitaliste et spéculateur ?

Plus récemment, je suis tombé sur deux passages du Pays des autres, de Leïla Slimani, qui illustrent davantage mon point de vue, car Slimani n’est aucunement Zola — en fait, elle a été nommée au service de Macron en tant que sa représentante personnelle pour la francophonie.

Il y a deux entrepreneurs dans son roman, l’agriculteur ultra-bosseur marocain Amine et un riche colon français, Mariani, qui est légèrement raciste. La protagoniste, Mathilde, immigrante d’Alsace, voudrait qu’Amine, son mari obsédé par la réussite, soit bon enfant et détendu, comme son père à elle, Georges, « qui avait pour l’homme… une bienveillante pitié, une tendresse qui lui valait la sympathie des inconnus ». Dans les affaires, « Georges ne négociait jamais par cupidité, mais simplement par jeu et, s’il arrivait qu’il roule quelqu’un, c’était sans le faire exprès ». Amine, « sérieux » et « acharné », poursuit son ambition jusqu’à demander l’aide du réactionnaire anti-maghrébin Mariani, dont la condescendance envers lui est insultante. Mais Mariani n’est pas tout à fait dur ; il « tourna la tête vers lui et, comme s’il avait senti qu’Amine était blessé, lui dit : “Tu veux un tracteur, c’est ça ? Ça doit pouvoir s’arranger.” ».

Voilà donc deux capitalistes décrits comme de bon cœur, marchant dans l’esprit bénévole du libéralisme. Un idéologue de la droite dirait que cela démontre le bénéfice subsidiaire du libre marché. Au contraire. Georges exploite « sans faire exprès » ; l’aide offerte par Mariani est capricieuse. Une politique de gauche protège non seulement contre l’exploitation intentionnelle, mais aussi contre l’abus accidentel ou aléatoire.

Bref, un gouvernement populaire éviterait qu’Amine soit obligé de mendier auprès de Mariani et il lui prêterait l’argent pour acheter son tracteur sans manigances.

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine.
Sa chronique revient au début de chaque mois.

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