Questions pour 2005

Voilà un bien curieux métier que celui de journaliste. Il consiste en bonne partie à être payé pour apprendre à plein temps. Et un peu comme le font les élèves délurés à l'école, à avouer son ignorance et à poser des questions. Voici donc en vrac et sans ordre de priorité des questions que je me pose et auxquelles je vais tenter de trouver des réponses en 2005.

Il y a six ans, j'ai rencontré les deux responsables du CHUM anglophones, deux médecins de l'université McGill. Après un long processus de consultation, une démarche collective avait accouché d'un projet accepté par tous les intervenants qui n'attendait que le feu vert de Québec. Ils craignaient cependant de devoir retarder la mise en chantier parce que le projet francophone demeurait imprécis, embourbé qu'il était dans les querelles intestines. Pourquoi sommes-nous encore dans l'incertitude malgré tous les juteux contrats de consultation, de surveillance et d'expertise, malgré les Mulroney, Béland, Johnson; pourquoi les anglophones sont-ils prêts depuis des lunes et que nous nous chicanons encore sur l'adresse du CHUM?

À l'école, le manuel que je haïssais le plus était celui de la grammaire, pire pour moi que celui de mathématiques. Pourquoi, ne serait-ce que durant une seconde, un fonctionnaire du ministère de l'Éducation a-t-il pensé que les grammaires n'étaient pas des manuels scolaires? Je ne vois qu'une seule réponse possible: cette personne a souffert d'un grave traumatisme d'ordre grammatical lors de son passage à l'école.

Un des phénomènes qui me fascinent dans le monde est celui de l'unanimité à propos de certains sujets. Ainsi, nous sommes tous contre la pauvreté, nous sommes convaincus que les pauvres sont plus malades que les riches, qu'ils sont moins performants à l'école, que leurs enfants se retrouvent plus souvent que ceux des riches dans des emplois médiocres, sur la liste des assistés sociaux ou dans les cellules des prisons. Autrement dit, nous sommes convaincus que la pauvreté coûte très cher à l'État. Je sais, vous me voyez venir. Je vous laisse poser la question qui vous brûle les lèvres.

De même, autre sujet qui fait l'unanimité, sauf à la Maison-Blanche: la protection de l'environnement, la lutte contre la pollution, le protocole de Kyoto. Constat unanime aussi: un des moyens les plus efficaces pour protéger notre environnement est de limiter l'utilisation des véhicules individuels et de développer les transports en commun. Même les fabricants d'automobiles sont d'accord. Alors pourquoi, depuis des décennies, rien n'est fait au Québec pour améliorer les transports en commun?

En démocratie, le mode de scrutin est un peu le squelette de la vie politique, l'outil qui organise et articule la vie collective. Conséquemment, aucun gouvernement démocratique n'aurait l'audace de procéder à une réforme majeure sans associer étroitement la population à celle-ci. Pourquoi le gouvernement Charest s'apprête-t-il justement à faire le contraire? Vous me direz que Vladimir Poutine a fait la même chose il y a quelque temps. C'est peut-être une bonne réponse, mais vous comprendrez qu'elle ne me rassure pas.

Question plus grave et plus fondamentale que même le sénateur Kerry n'a pas osé poser aux citoyens américains. Comment expliquer que le monde est plus dangereux aujourd'hui qu'il ne l'était avant la chute de Saddam Hussein et la libération de l'Irak? Dans la même veine, comment expliquer que, depuis le 11 septembre 2001, il n'y ait eu aucun attentat terroriste aux États-Unis? Serait-ce que la frontière canadienne est parfaitement sécurisée ou que la menace aurait été légèrement exagérée pour des raisons inconnues et mystérieuses?

Et pour parler encore des États-Unis, le pays le plus riche du monde et le plus puissant, comment se fait-il que le gouvernement canadien a promis plus d'argent que le gouvernement américain aux pays ravagés par les tsunamis de la fin de semaine dernière? Pourquoi aussi, depuis Ronald Reagan, Washington est-il, parmi les pays industrialisés, le gouvernement qui consacre le moins d'argent par habitant au développement international? Et dans le même souffle le pays qui donne le plus de leçons à toutes les organisations internationales qui se préoccupent de développement dans le Tiers-monde? Autre mystère américain: pourquoi le président George Bush est-il le seul être humain doté d'une septième année forte à ne pas croire que la planète se réchauffe et que la cause principale en est l'émission des gaz à effet de serre?

Et pour bien vous faire réfléchir entre la tourtière et la dinde, une question extrêmement complexe à propos de l'industrie pharmaceutique, un des secteurs les plus profitables de l'économie mondiale. Selon une recherche de Médecins sans frontières, les compagnies ont commercialisé 1233 médicaments considérés comme innovants entre 1975 et 1997. Voici la colle: pourquoi seulement onze d'entre eux servent-ils au traitement d'une maladie tropicale?

Si jamais, durant le réveillon, des réponses vous viennent, je vous prie de me les transmettre pour combler le grand trou de mon ignorance. Je suis particulièrement perplexe devant le magma carnavalesque du CHUM, qui me paraît aussi mystérieux que la Sainte Trinité. Sur ce, je vous souhaite une bonne année et surtout beaucoup de questions, car le questionnement est le début de la lucidité et de la sagesse.
1 commentaire
  • - Abonnée 1 janvier 2005 12 h 17

    Un mystère de moins

    Je n'ai malheureusement pas de réponse au sujet du « magma carnavalesque du CHUM ». Par contre, si la Trinité demeure encore pour vous un mystère, là je peux peut-être vous aider. Le dogme trinitaire a été établi au Concile de Constantinople en 553 et s'il a été pendant des siècles sujet de chicanes et de controverses de toutes sortes c'est que ce concept religieux correspond, plus souvent qu'autrement, à l'acception ou au rejet de l'autorité romaine.

    Des hommes ont été torturés, au Moyen Âge et à la Renaissance pour avoir soutenu l'antitrinitarisme, le dogme trinitaire leur paraissant plus qu'absurde. Quant à l'origine du dogme lui-même, i.e. de la nature commune des trois puissances distinctes, appelé également la consubstantialité du « mystère ineffable », on en retrouve l'origine aussi loin que chez les Celtes et les Égyptiens. Voilà... en espérant que la Trinité ne demeure plus un concept mystérieux pour vous.