Nature: Le développement pas endurable de la motoneige

J'adore faire de la motoneige. C'est un outil de travail fantastique pour transporter le bois en forêt, ramasser l'eau d'érable ou tracer de belles pistes de ski de fond. Le problème vient de l'abus qu'on en fait aujourd'hui, comme d'ailleurs avec ces gros 4X4 que des inconscients utilisent pour aller chercher un pain à trois rues ou pour se rendre au travail. La prolifération des motoneiges comme engins récréatifs crée des problèmes sur lesquels notre société refuse obstinément de réfléchir sous prétexte que si c'est bon pour l'économie, la cause est entendue. Rien n'est plus faux. La superficialité et le manque de rigueur des jugements qu'on porte là-dessus devraient nous convaincre que la philosophie doit impérativement demeurer une matière obligatoire au cégep...

Si l'économie justifiait tout, comme le prétendent certains adeptes de la motoneige en invoquant les retombées économiques de 1,5 milliard de dollars que cette activité générerait au Québec, on pourrait selon cette logique légaliser la prostitution, la vente de stupéfiants, les jeux de hasard, etc. Or nos gouvernements travaillent à réduire la consommation de cigarettes parce que, justement, l'économie et les emplois ne justifient pas tout et que tout n'est pas de valeur égale dans une société.

Qu'on permette aujourd'hui à une industrie comme celle de la motoneige de polluer autant l'environnement simplement parce que c'est bon pour l'économie et que beaucoup de gens aiment ça constitue une dérive sociale inquiétante. Après tout, on ne permet pas aux industriels de polluer parce qu'il est bon pour l'économie de les laisser produire à meilleur coût aux dépens de l'environnement! Il semble plutôt qu'on permette cette forme de pollution parce qu'il y a beaucoup d'électeurs — des électeurs pas très portés sur les droits des autres — derrière ces activités. Il en résulte que nos gouvernements n'osent pas appliquer à l'automobile et à la motoneige les règles qui valent pour d'autres secteurs de l'activité économique. Et le cas de la motoneige est encore pire que celui de l'auto et de sa dérive principale, les VUS énergivores, car l'auto est un moyen de locomotion, ce qui lui confère une utilité sociale minimale. Mais ce n'est pas le cas de la motoneige lorsqu'elle ne sert qu'au plaisir. Quant aux gens d'affaires qui plaident leur droit de s'enrichir de cette pollution, ils investiraient à l'évidence dans autre chose si la logique d'un vrai développement durable nous conduisait à gérer la décroissance de cette activité.

Il est d'ailleurs renversant d'entendre les motoneigistes parler de leurs «droits» à la liberté et au libre choix de passage ainsi que de la «nécessité» d'avoir leurs infrastructures permanentes avec, comme corollaire, qu'on exproprierait éventuellement des gens pour mieux cautionner cette pollution. Aucun de ces pseudo-droits, qu'aucune loi ne reconnaît d'ailleurs, ne peut prétendre avoir un poids équivalent au droit, bien réel celui-là, à la jouissance de sa propriété, reconnu par les chartes, au droit à la sécurité, à la santé et au confort des gens à qui on impose le passage de ces engins bruyants et polluants. Il faut être intellectuellement tordu pour penser qu'il s'agit de droits égaux, d'autant plus que les droits à un environnement sain, à la santé, à la sécurité physique et au confort sont reconnus par diverses lois.

Durant tout le débat lancé par le jugement Langlois, qui a interdit début décembre le passage des motoneiges sur un tronçon du parc linéaire du Petit Train du Nord, on n'a pas vu le premier ministre Jean Charest ou ses ministres déplorer, ne serait-ce qu'une seule fois, les problèmes criants que les riverains ont vécus. Pas un mot sur leur misère, qui a duré sept ans. Pas la moindre sympathie pour les gens aux prises avec le même problème ailleurs. Pas un mot de remerciement pour les efforts que ces modestes citoyens des Laurentides ont faits pendant des années pour susciter un débat civilisé et des amorces de solution pour le problème du loisir motorisé auprès des conseils municipaux, de leur MRC et des gens de la région. Pas un ministre, y compris celui de l'Environnement, n'a déploré le fait que ces gens souffrent d'un environnement malsain parce que des inconscients veulent leur imposer leur présence polluante sans même tenter un instant de se mettre à leur place, la base du sentiment de justice le plus élémentaire. Le ministre de l'Environnement aurait au moins pu reconnaître l'existence d'un véritable problème quand on mesure des niveaux de 55 décibels à l'intérieur de résidences alors que ses propres règles sur le bruit prévoient un seuil maximal de 45 décibels à la clôture d'une propriété. Pire, avec son appel du jugement Langlois, Québec donne maintenant comme message aux riverains des pistes qu'il va tout faire pour imposer ces motoneiges que la Cour supérieure a éloignées de chez eux.

Il s'en est même trouvé, du côté de la Vieille Capitale, pour dire qu'on voulait profiter du répit créé par une loi à effet rétroactif pour amorcer une «politique de développement durable de la motoneige», ce qui revient à dire qu'on veut favoriser le développement durable d'une forme de pollution sans aucune utilité sociale, contrairement à celle des usines qui, au moins, produisent des biens ou des services. Peu de gens se rendent compte que Québec est en ce moment en train de dévaluer jusqu'au concept de développement durable car personne n'est dupe de ce développement pas endurable à tous égards. Comment peut-on prétendre qu'on désire un répit pour développer une cohabitation harmonieuse entre la motoneige et ses victimes quand on tente de faire renverser un jugement qui empêche ces engins polluants de passer à 30 mètres des résidences dans une MRC dont certaines villes ont adopté des règlements qui interdisent le passage des motoneiges à 200 mètres des résidences? Pourquoi devrait-on accepter dans une même MRC que des citoyens soient protégés des motoneiges et d'autres sacrifiés, et ce, même quand un tribunal a reconnu leurs droits?

La prétendue consultation publique que Québec veut entreprendre sur la cohabitation de la motoneige et des riverains des pistes doit être confiée à un organisme qui aura l'indépendance et la vision d'une commission scientifique et technique du calibre de la commission Coulombe ou d'une commission du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE), le seul organisme québécois légalement mandaté pour évaluer des dossiers dans une logique de développement durable.

Sans cette indépendance et cette vision, les vraies questions ne seront pas posées. Et elles sont nombreuses, à commencer par un examen rigoureux de ces études qui chiffrent à 1,5 milliard de dollars les retombées économiques de cette activité. Sans parler de ces affirmations, reprises sans vérification par le choeur des crevettes journalistiques, qui laissent entendre depuis quelques semaines que les 1,5 milliard de dollars en question s'envoleraient si quelques sentiers trop proches des résidences étaient fermés. Des affirmations souvent reprises sans les attribuer à des acteurs précis de notre psychodrame hivernal...

Il faudrait aussi déterminer s'il faut, en période de lutte contre les changements climatiques, favoriser une activité qui non seulement pollue par ses émanations d'hydrocarbures toxiques mais ajoute aux rejets de gaz à effet de serre sans la moindre justification sociale autre que le profit et le plaisir égoïste. Ne devrait-on pas immédiatement forcer tous les loueurs de motoneiges, comme dans plusieurs parcs américains, à ne louer que des machines à quatre temps et de faible cylindrée pour minimiser cette contribution inutile aux changements climatiques? Ne devrait-on pas refuser, à compter de l'an prochain, toute immatriculation aux machines dotées de moteurs à deux temps dont les émissions ne seraient pas aussi propres que celles des nouveaux moteurs à quatre temps? Ne devrait-on pas d'ici dix ans — et l'annoncer maintenant au nom du développement durable — interdire tout accès au réseau de sentiers de motoneige aux machines qui ne respecteraient pas les critères d'efficacité énergétique et les niveaux d'émission des automobiles? Ne devrait-on pas ultimement, par cohérence sociale, limiter la cylindrée et la puissance des motoneiges afin de minimiser leurs émissions de gaz à effet de serre, leur pollution et leur bruit, et ce, à des niveaux compatibles avec les vitesses permises sur les pistes? Laissera-t-on perdurer cette hypocrisie qui se drape dans la liberté de choix pour justifier que les motoneiges ont de deux à trois fois plus de puissance que nécessaire pour atteindre les vitesses maximales légales? Se décidera-t-on à fusionner les pistes de motoneige et de VTT afin de diminuer leur nombre, à les éloigner le plus possible des résidences et à faire payer aux usagers un loyer défini par règlement en guise de droit de passage? Et qu'attend-on pour exiger, dans le cas d'une activité aussi polluante, une étude des impacts du passage de ces engins, certainement aussi dommageable à certains égards que celui d'une ligne électrique?

Le Québec attire un important tourisme d'hiver en incitant les étrangers à venir nous polluer en motoneige. Ne serait-il pas temps de donner du Québec une image un peu plus civilisée? La Norvège, le Danemark et la Suisse sont-ils en faillite parce qu'ils ne se présentent pas comme des paradis de la pollution hivernale?
- Lecture: Deltas du monde, Chantal Aubry, Éditions de la Martinière, 240 pages. Les deltas sont des écosystèmes déroutants, différents d'une région du monde à l'autre, parce qu'ils marient des systèmes aquatiques avec leur faune et des régimes hydriques étonnants. Ce livre présente neuf grands deltas qui croulent dans la plupart des cas sous les coups du développement économique, les productions agricoles et industrielles étant unies dans une même danse de la mort. Au delà des différences entre les défis que posent les deltas du Nil ou de la Camargue, on découvre ici la force d'une nature qui résiste à la violence que lui font les humains. Et le regard nouveau qu'on peut porter sur leur destin, qui n'est pas encore irrémédiablement scellé.
1 commentaire
  • Raymond Gauthier - Inscrit 2 janvier 2005 11 h 27

    Sortir du coeur des crevettes journalistiques !

    Cher Louis-Gilles Francoeur,
    Merci pour votre précieuse contribution à un débat public sain sur une question aussi tabou que celle des retombées économiques vs le développement soutenable. Je suis un lecteur assidu de vos chroniques et je trouve vos analyses fort documentées essentielles et éclairantes dans les choix de société que nous sommes appelés à faire.
    À partir de mon refuge de vacances familiales du Temps des Fêtes, dans les Laurentides, j'ai fait parvenir à l'éditeur de l'hebdo Le Radar, chez-moi, aux Îles-de-la-Madeleine, copie de votre article sur le développement pas endurable, afin qu'il s'en inspire pour engager une discussion sur ce sujet encore plus tabou chez les insulaires que sur la grand'terre.
    Je profite de l'occasion pour vous exprimer que le regroupement des Madelinots pour le Respect du Golfe (MRG) apprécierait grandement qu'au moment opportun vous englobiez dans vos analyses sur la question énergétique la problématique de l'exploration-exploitation d'hydrocarbures dans nos parages (gisements marins et terrestres). On ne peut ignorer que l'option thermique de l'Hydro, l'alternative gazière pour le chauffage et la lucrative ambition pétrolière du gouvernement québécois impliquent le développement d'une industrie pas endurable pour nous : l'exploitations d'hydrocarbures dans le Golfe et même sur notre territoire insulaire. Votre autorité en la matière nous serait d'un grand secours, étant un peu oubliés dans le débat.
    De plus, avec votre permission, j'aimerais pouvoir utiliser l'expression « développement pas endurable » dans le discours sur le dossier petgaz qui nous occupe.
    BONE ANNÉE !
    Raymond Gauthier
    Porte-parole des
    Madelinots pour le Respect du Golfe (MRG)
    info@respectdugolfe.org
    gautieray@sympatico.ca
    www.respectdugolfe.org