Essai québécois: La méchante télé

Vous croyez que l'argent domine le monde? Mais non, nous avertit Michel Lemieux. C'est la télévision qui le domine. Dans un essai intitulé La Télé cannibale, le sociologue entend démontrer cette affirmation en analysant l'impact quantitatif de la boîte à images. Il s'intéresse, en ce sens, non pas tant au contenu de la télévision qu'à son omniprésence dans nos vies.

Les données à ce sujet, il est vrai, impressionnent. Le Québécois consacrerait, en moyenne, trente heures par semaine à l'écoute de la télé, ce qui équivaut, sur une vie, à 100 000 heures ou à 10 ans complets. Après le sommeil et à égalité avec le travail, il s'agit donc là d'une des principales activités humaines. Selon Lemieux, cette situation est proprement affligeante parce que «la télévision ne photographie pas la vie, elle prend la place de la vie».

Puissante drogue qui crée une dépendance, la télévision nuirait donc à la bonne forme physique, volerait du temps à la véritable communication, nuirait aux relations interpersonnelles en entretenant «la solitude de l'homme moderne» et nous abreuverait de lieux communs et de stéréotypes dans le but de nous faire supporter son orgie publicitaire. Incapable de véhiculer quelque message intense que ce soit compte tenu de sa nature qui relève de la logique de l'abus, la télévision informerait mal, transformerait la politique en spectacle, pervertirait toute entreprise pédagogique et contribuerait à la dégradation de la langue. Nous rend-elle, au moins, plus heureux? Même pas puisqu'elle se contenterait de nous ramener «au sein maternel, dans un univers chaud et calfeutré», tout en nous laissant en permanence aux prises avec une solide insatisfaction.

La complainte entonnée par le sociologue n'est pas nouvelle et, si elle comporte une part de vérité qui stimule la réflexion (au sujet de la logique publicitaire, entre autres), elle nous laisse néanmoins sur notre appétit. Pour illustrer l'insignifiance des contenus télévisuels, par exemple, Lemieux choisit d'opposer le pire de la télé aux plus grandes oeuvres artistiques (Stravinski, Picasso et Céline) de la tradition occidentale. La comparaison, dans ce contexte, ne peut être qu'à l'avantage des secondes. Plus loin, le sociologue reconnaîtra que «la télévision permet à une foule de gens un accès facile à des oeuvres de qualité du cinéma mondial», mais il s'empressera aussitôt d'ajouter que ces dernières doivent être cueillies «parmi quantité de navets». Ce n'est pas faux, bien sûr, mais cela indique au moins que l'affirmation passe-partout selon laquelle «le médium, c'est le message» ne saurait résumer le débat.

Aussi, après avoir démoli la fonction informative de la télé sous prétexte que ce média n'engendrerait, par sa nature même encore une fois, que de l'information-spectacle, Lemieux finit par admettre que «la télévision diffuse des informations de toutes sortes et fait fonction de porteuse de savoir», tout en ajoutant que l'information écrite vaut mieux. Ce n'est, encore une fois, pas faux, mais cela laisse la question essentielle sans réponse: les gens sont-ils mieux informés aujourd'hui qu'à l'époque pré-télévisuelle? Il me semble que la chose est évidente, même s'il faut reconnaître tous les travers de cette information électronique.

Ce qui, toutefois, déçoit le plus dans cet essai à l'esprit chagrin, c'est l'absence totale de réflexion sur le rôle de la télévision dans l'évolution socioculturelle de la société québécoise. Ce média n'a-t-il pas servi à nous déniaiser collectivement, à nous ouvrir sur nous-mêmes et sur le monde? On peut penser que la télévision québécoise actuelle n'est plus à la hauteur de ce qu'elle a déjà été (ce qui, à mon avis, est vrai pour certains aspects et faux pour d'autres) ou de ce qu'elle devrait être, mais la lucidité argumentative n'exige-t-elle pas que l'on reconnaisse au moins le rôle joué par la télévision dans la modernisation du Québec? On se donnerait, ce faisant, des arguments pertinents pour critiquer les dérives actuelles au lieu de se complaire dans une critique généralisée qui ne s'attache même pas à distinguer le bon grain de l'ivraie.

On sursaute, d'ailleurs, quand on lit, sous la plume de Lemieux, que la télévision serait un instrument antidémocratique, alors qu'Internet brillerait par son «intensité créatrice». L'atomisation sociale engendrée par le phénomène Internet, qui permet à chaque usager de se constituer un univers de références à la carte et archipersonnalisé, ne menace-t-elle pas plus la démocratie que la logique télévisuelle, qui a au moins le mérite d'offrir des pôles de références communs, comme le rappelle sans cesse le sociologue Dominique Wolton? La multiplication des chaînes spécialisées, qui s'apparente à la logique d'Internet, menace, bien entendu, la grand-messe télévisuelle et, partant, son potentiel démocratique, mais ce n'est certainement pas en niant ce dernier qu'on contribuera à le développer et à encourager une saine relation avec la télévision.

Difficile de donner tort à Michel Lemieux quand celui-ci nous incite à «retrouver la liberté du temps» en reconnaissant notre dépendance à l'égard de la télé afin de nous en libérer. Quand la télé bouffe notre temps libre au point de nous priver d'autres activités familiales, sportives, sociales et culturelles enrichissantes et nécessaires à un sain équilibre de vie, ce qui est souvent le cas, il importe de réagir et de se livrer à un certain sevrage.

Ce n'est pas, cependant, en diabolisant la télévision et en refusant de lui reconnaître quelque mérite que ce soit, hormis le réconfort infantilisant qu'elle procurerait, que l'on suscitera une salutaire prise de conscience et un débat éclairé. En matière d'écoute télévisuelle comme en matière de discours antitélévisuel, le vieil adage selon lequel «trop, c'est comme pas assez» reste la meilleure boussole.

louiscornellier@parroinfo.net

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La télé cannibale

Michel Lemieux

Écosociété

Montréal, 2004, 152 pages