Cinéma: Qui a tiré sur nos histoires d'amour?

L'année 2004 se termine et, rayon ciné, on s'aperçoit rétrospectivement qu'elle a été traversée par des dizaines de crises conjugales, de déchirures amoureuses et de chassés-croisés malheureux. Coïncidence? Signe des temps? Force est de constater que le couple va mal, d'un continent à l'autre. Même que l'Europe et l'Amérique, sur ce plan, semblent s'être mises au diapason. De Closer à Mariages, de Enduring Love à Premier juillet, de We Don't Live Here Anymore à Nathalie, on a vu se livrer un même combat entre le poids de l'institution et la force de la nature, entre le désir et la responsabilité qui le bride. Les gens heureux n'ont pas d'histoire, soit, mais qui a tiré sur nos histoires d'amour?

À l'heure où le cinéma américain fait mine de renouer avec le monde adulte (Birth et Closer constituant les plus récents exemples de ce virage), à l'heure aussi où les moeurs états-uniennes se resserrent dans l'étau de la foi chrétienne, les cinéastes, scénaristes et créateurs du 7e art annoncent la faillite de l'institution du mariage (et par la même occasion de la famille, pilier du rêve américain) et illustrent les errances de ceux qui croient pouvoir y tromper leur solitude.

Les exemples sont nombreux et leurs conclusions, sans équivoque. Dans We Don't Live Here Anymore, deux couples d'amis s'échangent, se détestent et se supportent, au rythme d'une valse-hésitation très Nouvelle Vague, très «ni avec toi ni sans toi». Dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind, l'héroïne campée par Kate Winslet se soumet à un traitement médical au terme duquel tous ses souvenirs de vie conjugale seront effacés de son cerveau. Les membres du quatuor de Closer (tiré d'une pièce anglaise campée à Londres) en prennent plein la gueule en cherchant l'âme soeur dans un espace équivalant à un carré de sable.

L'image la plus forte illustrant ce vague à l'âme conjugal, on la doit à Jonathan Glazer et à son très beau film, Birth. La scène finale du film montre en effet Nicole Kidman en robe de mariée marchant pieds nus dans les vagues de Long Island, le visage couvert de larmes, résistant à l'appel de celui qu'elle n'a jamais aimé (Danny Huston). Cette image pessimiste, je ne peux m'empêcher de la superposer à son envers optimiste, soit celle, à la fin de Mariages, où, enfin libérée de son mari et de l'hystérie de la noce, Lio (qui n'a jamais été aussi bonne actrice) avance seule sur la route, le coeur rempli d'espoir.

Comme quoi les femmes avancent et les hommes restent derrière. J'en veux pour preuve Sarabande, d'Ingmar Bergman, réunissant les deux principaux protagonistes de Scènes de la vie conjugale. Dans le premier tableau du film, Marianne (Liv Ullman), qui a connu une vie active sur tous les plans, retrouve Johan (Erland Josephson), endormi dans une chaise longue, sur la véranda, l'air de n'avoir pas bougé depuis leur divorce, survenu 30 ans plus tôt. Simultanément, dans la ferme isolée qui donne son titre au film A Home at the End of the World, une jeune mère (Robin Wright Penn) abandonne les deux hommes qu'elle aime (Colin Farrell et Dallas Roberts) et file droit devant avec son enfant assis sur la banquette arrière. La dernière scène nous montre les deux gars au milieu d'un champ, décidés à attendre son hypothétique retour.

Cela dit, au Québec, où le combat amoureux se joue le plus souvent à l'avantage des femmes, on privilégie encore des dénouements heureux. C'est le cas dans A Silent Love, une histoire de triangle amoureux impliquant un quinquagénaire montréalais, sa jeune épouse mexicaine et la mère de celle-ci. Ça l'est également pour le jeune couple de Premier juillet, passé à travers l'épreuve d'un déménagement avec plus de cris que de chuchotements, un canapé en moins. La mort rôdait cependant dans Vendus, où Serge Thériault engageait un tueur pour le débarrasser de sa femme, et Dans l'oeil du chat, où une amoureuse se chargeait d'éliminer sa rivale.

Guerre des sexes pour guerre des sexes, il reste qu'on est loin des rivalités amoureuses du tandem formé à l'écran par Katharine Hepburn et Spencer Tracy. On est loin également des amours impossibles mais heureuses que ces deux grandes stars du «silver screen» ont vécues à la ville (il était catholique et marié, elle, protestante et indulgente). Leur amour a impressionné tant de gens et de pellicule que, près de quarante ans après leur chant du cygne (Devine qui vient dîner?, en 1967), il demeure le modèle auquel tous les autres se mesurent. Force est de constater que les couples de 2004 n'étaient pas à la hauteur.

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Au cinéma Beaubien, la semaine dernière, où j'étais allé voir Ma vie en cinémascope (dont j'aurais trouvé naturel qu'il soit tourné... en cinémascope), j'ai été frappé par la bande-annonce du Survenant. Plutôt, j'ai été frappé par la ressemblance des images du film (réalisé par Érik Canuel d'après le roman de Germaine Guèvremont) avec les publicités controversées de Bell Mobilité campées dans un ancien temps caricatural. J'étais en train de souffler la chose à ma chum Louise, qui m'accompagnait, lorsque le logo du principal commanditaire du film, Bell Canada, justement, est apparu sur l'écran, à la fin de la bande-annonce. Reste à savoir si Jean-Nicolas Verreault, dans le rôle-titre, sera «grayé» d'un «téléphone à poche». Là-dessus, bonne année à tous.