Voyage: Un nouveau tourisme?

Nous sommes environ 700 millions en cette fin d'année. Serons-nous 1,6 milliard en 2020? Voilà la croissance touristique que prévoit l'Organisation mondiale du tourisme pour les 15 prochaines années. Comment le genre humain réussira-t-il à gérer la coexistence entre résidants et visiteurs?

Quel sera alors le portrait des déplacements? Les Occidentaux tiendront-ils toujours le haut du pavé? Verra-t-on, par exemple, des déferlements de nouveaux contingents de touristes formés de Chinois, de Russes et d'Indiens — qui constituent à eux seuls plus du tiers de la population de la planète — enfin parvenus au pactole de la société de consommation?

Où se dirigeront les nouveaux flux? Vers les grandes destinations actuelles, dont beaucoup sont déjà surchargées? De nouveaux pôles émergeront-ils? Dans l'affirmative, à quoi ressembleront-ils? Et tous ces lieux menacés par le réchauffement climatique, le relèvement du niveau des océans, les tsunamis et autres catastrophes annoncées disparaîtront-ils? Quelles pressions supplémentaires subira la nature?

Qu'arrivera-t-il si, au contraire, le nombre de voyageurs en vient à stagner ou même à se replier en raison de la montée du terrorisme, des incertitudes politiques, du dérèglement des éléments naturels?

Au delà de toutes ces considérations, comment se comporteront les voyageurs? Seront-ils fidèles à ce qu'ils ont toujours été, à savoir préoccupés de s'évader et d'en avoir le plus possible pour leur argent? Ou adopteront-ils de nouvelles attitudes plus respectueuses de la réalité des contrées visitées et des gens rencontrés?

De par le monde, de plus en plus de voix s'élèvent pour réclamer l'avènement d'un «nouveau» tourisme, plus responsable, moins agressif et agresseur, plus conscient des différences et des droits des autres. En un mot, d'un tourisme «éthique».

Dans son grand oeuvre, L'Éthique, auquel il consacra les 15 dernières années de sa vie et qui parut en 1677, soit après sa mort, le philosophe Spinoza s'attacha à dénoncer préjugés et superstitions. Et à définir en contrepartie le bien véritable consistant à connaître les lois de la nature et de Dieu en tant que «principe d'intelligibilité» et non en tant que «principe créateur».

Car il ne faut pas s'y tromper: l'éthique — du grec ethos, «moeurs» — ne doit pas être confondue avec la morale. Si cette dernière est l'ensemble des valeurs que se donne une société à une époque déterminée sans s'interroger sur leur bien-fondé, l'éthique est plutôt le fruit de la réflexion d'un individu libre et raisonnable sur le fondement même des prescriptions qu'il entend suivre au cours de sa vie.

Question: le tourisme éthique est-il une nouvelle utopie? Les spécialistes n'en finissent plus d'inventer de nouveaux termes, de nouveaux concepts. Au tourisme «enclavé», qui se réduit aux séjours dans des resorts où tout est compris, même de rares excursions optionnelles aux alentours, est ainsi opposé le tourisme «intégré», qui implique des contacts soutenus avec les populations locales et leurs coutumes. Et que penser du tourisme «doux», soucieux, comme son qualificatif l'indique, de perturber le moins possible les milieux d'accueil, qu'ils soient naturels ou humains?

Que penser également du tourisme «vert» et de son héritier, l'écotourisme? Tous ces tourismes seront-ils, comme celui-ci, l'objet de dérives d'interprétation, d'abus et de non-sens? Combien a-t-on connu de destinations et d'entreprises essoufflées se recycler et se donner une «nouvelle» vocation — sinon une nouvelle virginité — sous prétexte d'écotourisme?

À l'instar du tourisme d'aventure, l'écotourisme est devenu un terme in, une mode. Sans égards à son véritable contenu. Faut-il s'en étonner? Ses promoteurs ont pris plusieurs années pour se doter de règles de conduite et — ô surprise! — d'un code d'éthique qui confèrent au produit tant vanté des qualités à l'échelle de ses prétentions.

Alors, qu'en sera-t-il du tourisme éthique? Une nouvelle bonne conscience?

Le biologiste français Georges Castro, qui consacre ses années de retraite à faire de la formation bénévole en Afrique et en Indonésie, n'y va pas par quatre chemins: «L'éthique, affirme-t-il, est une préoccupation de pays riches.» Autrement dit, pourquoi peuples et pays qui aspirent au «développement» auraient-ils plus de vertu que ceux qui en profitent déjà? Au nom de l'éthique, on demanderait aux nouveaux touristes, quelles que soient leurs origines sociales et géographiques, de mieux se comporter que leurs prédécesseurs? Ne serait-ce pas alors l'expression d'attentes relevant davantage de la morale que de l'éthique?

Pour Tourism for Development (TFD - www.tourismfordevelopment.com), il importe d'aller plus loin que la bonne volonté: il faut que tous, touristes comme exploitants, mettent la main à leur gousset. Selon Arielle Renouf, présidente de TFD France, il s'agit «d'ajouter un peu de coeur à la mondialisation».

Comment faire? Avant d'accorder son label à une entreprise, à une destination, l'organisme exige des hôtels, des grossistes et des voyagistes de reverser 1 % du tarif de chaque nuitée au financement de projets locaux de développement durable, soient-ils de micro ou de moyenne envergure.

Pour en arriver là, convenons qu'il reste beaucoup de chemin à parcourir. Qu'on se rappelle: au Québec, il a fallu presque une décennie pour convaincre les hôteliers de percevoir la taxe de 2 % dédiée à la promotion touristique...