Bouffe et malbouffe: Le nouveau mal du siècle

L'année qui s'achève a été très mouvementée sur le terrain de l'agriculture et de l'alimentation. Mais de la campagne de séduction de l'électorat à l'action, il y a un pas, que Québec n'est pas prêt de franchir.

Le mythe des organismes génétiquement modifiés (OGM) dans l'alimentation humaine déboulonné, des parlementaires en guerre contre la malbouffe, des producteurs de boeuf en colère, des gras trans en sursis, des ratés dans la protection des produits du terroir, une ministre sur la défensive et des alarmes sonnant de tout côté devant la montée de l'obésité et l'enracinement des mauvaises habitudes alimentaires... Pas de doute, l'année 2004 qui s'achève a été très généreuse et surtout très mouvementée sur le terrain de l'agriculture et de l'alimentation au Québec.

À l'heure des bilans, le constat s'impose de lui-même: si les troubles de l'alimentation dans les sociétés occidentales sont désormais considérés comme le nouveau mal du siècle — remplaçant ainsi le tabagisme —, ils ont aussi été, sous toutes leurs déclinaisons possibles, au coeur des débats et des discussions cette année. Au plus grand bonheur des nutritionnistes et des cardiologues mais un peu moins des industriels et des agriculteurs, dont le travail se retrouve aujourd'hui remis en question par la croissance de l'obésité au Québec et les coûts de santé qui vont généralement avec.

En février dernier, le bulletin de santé annuel des Canadiens de la Fondation des maladies du coeur est venu donner le ton. Avec une surcharge pondérale touchant près de 47 % de la population en général et 30 % des moins de 20 ans, révélait l'organisme, le pays, sous la pression des gras, des sucres, des saucisses enrobées de pâte congelées et de la sédentarité, est de toute évidence bien portant. Un peu trop bien portant, d'ailleurs.

Au Québec, où l'obésité et l'embonpoint évoluent à des niveaux légèrement moins élevés, les consommateurs s'inquiètent tout de même. À preuve, en avril dernier, un sondage Léger Marketing commandé par Le Devoir révélait en effet que 80 % d'entre eux considèrent la chose comme «un problème de santé publique majeur au Québec». Problème que les deux tiers aimeraient voir réglé avec l'ajout sur les produits «obésogènes» de messages d'avertissement comme c'est aujourd'hui le cas sur les paquets de cigarettes.

La mesure est radicale. Et pour éviter d'y faire face, les industriels de la malbouffe ont encore une fois cette année exprimé leurs bonnes intentions à grands coups de campagnes de relations publiques. Comment? En réaffirmant leur attachement aux produits sans gras — mais pleins de sucre et sans saveur —, en modifiant leurs recettes pour y faire disparaître les gras trans ou encore, comme McDonald's, en intégrant des salades dans leurs menus. Salades dont la teneur en calories et en graisses est d'ailleurs équivalente, pour plusieurs d'entre elles, à celle qu'on retrouve dans un sandwich à la viande, prouvant ainsi que la guerre à la malbouffe, si elle est laissé uniquement dans les mains de ses fabricants, risque de ne pas aller très loin.

Les parlementaires fédéraux l'ont d'ailleurs bien compris en adoptant en novembre un projet de loi visant à éradiquer les gras trans de l'alimentation humaine d'ici un an. Une mesure étonnante qui a surpris l'industrie, qui bute toujours aujourd'hui à des difficultés techniques pour remplacer ces acides gras pratiques, économiques mais si mauvais pour la santé du coeur.

Surprise: le mot était aussi sur toutes les lèvres au lendemain de la publication par Le Devoir d'une enquête révélant que les OGM n'étaient finalement pas aussi présents dans nos assiettes que les opposants aux transgènes voulaient bien le laisser croire. Et pour cause: des 27 échantillons passés au crible par un labo spécialisé en février dernier, à peine deux produits se sont avérés contenir de grandes quantités d'OGM alors que six autres n'ont laissé apparaître que des traces infimes liées à des contaminations accidentelles. Cette première étude menée au Québec a du même coup remis en question la crédibilité du Guide des produits avec ou sans OGM de Greenpeace, dont plusieurs aliments mis à l'index par l'organisme n'ont finalement pas exposé aux scientifiques un centième d'once d'OGM.

N'empêche, devant la prolifération de ces aliments modifiés — qui entrent surtout dans la nourriture du bétail —, les consommateurs ne cessent de réclamer l'étiquetage obligatoire des OGM dans une proportion de 83 % d'un océan à l'autre, a martelé en mai dernier Option Consommateur, sondage Léger Marketing en main. Et ils ne sont plus les seuls à exiger pareille mesure puisque, en juin dernier, la Commission de l'agriculture, des pêcheries et de l'alimentation (CAPA) recommandait au gouvernement du Québec d'adopter une telle politique. Politique d'ailleurs présentée comme une promesse par les libéraux en campagne électorale en 2003.

Mais de la campagne de séduction de l'électorat à l'action, il y a un pas, que Québec n'est finalement pas prêt de franchir. L'étiquetage obligatoire n'est donc pas encore pour demain la veille, à en juger par l'attitude de François Gauthier, ministre de l'Agriculture, qui aura répété chaque mois pendant 2004 que sans le reste du Canada, Québec n'a pas l'intention de légiférer sur cette question. Et devant l'insatisfaction généralisée, il y a fort à parier qu'en 2005, elle devra encore faire jouer la même cassette.

bouffe@ledevoir.ca