Hors-jeu: Pas encore un bilan

Non que non, que l'on se rassérène, il n'en est pas question. Il n'y aura pas de bilan de l'année. Il n'y aura pas de rappel des aventures des Red Sox, de Perdita Felicien, de nos Expos, de nos joueurs de hockey embarrés en dehors, de Barry Bonds, de David Beckham, de Kobe Bryant, de l'équipe grecque de foot, de Victor Conte, de Kenteris et Thanou, et ainsi de suite jusqu'à ce que vous vous assoupissiez. Ici, dans la cellule nerveuse de contrôle des activités de création de Hors-Jeu, nous ne nous complaisons pas à patauger dans les remugles du passé. Nous sommes résolument tournés vers l'avenir.

La devise de la boîte, affichée au mur de soutènement juste à côté de la photo du boss, est: «Le bilan est à la rétrospective ce que la création d'un comité consultatif conjoint chargé de tenir des audiences et de formuler des recommandations en vue de la préparation préliminaire d'un plan d'action susceptible de dégager des orientations générales menant à l'examen d'un processus de réflexion sur le dépôt en délibéré de mesures transitoires concrètes est à la prospective, à savoir: du temps perdu, même si on en connaît qui ont fait la palette avec ça, le vieux Marcel P. en l'occurrence, qui était malheureusement trop malade pour en profiter, ce pourquoi il braillait comme une petite madeleine». (C'est un très grand mur de soutènement, comme on peut s'en douter.)

De toute manière, ne rien vous cacher, je ne passe pas l'année à archiver des trucs en filière en songeant dans mon coffre-fort intérieur: «Tiens, je vais garder ça et le réévoquer en bilan de fin d'année, ça va faire un d'autant plus sacré tabac que ce sera aussi dans tous les résumés de tous les autres journaux, de tous les bulletins et de toutes les discussions informelles d'estaminet.» Et puis, avec l'âge qui avance impitoyablement, les événements sont de plus en plus fréquents dont je n'arrive pas à me souvenir s'ils ont eu lieu en 2004, en 2003, en 2002, en 1995, en 1969 ou en 1912. Reconnaissons que ç'aurait l'air un peu fou, une revue de l'année écoulée qui commencerait par «Nos Expos promis à un bel avenir» ou «Machin signe un contrat record de 25 $ par semaine avant impôts».

(Afin d'appuyer ma thèse, je suis retourné voir ce que j'avais écrit à la fin de 2003. Texto: «De toute façon, personnellement, j'éprouve un problème de plus en plus récurrent: pas moyen de me souvenir si un événement s'est produit en 2003 ou en 2002. Plus ça s'éloigne, mieux c'est.» Or, vous ne me croirez pas, mais je ne me souvenais absolument pas d'avoir écrit ça. Raison du reste bien compréhensible pour laquelle je l'ai répété cette année.)

En plus, malgré l'extrême vigilance des enquêteurs d'enquête, le risque est grand de passer à côté de la nouvelle-choc. En voici une, exhumée par mes sources agissant dans le domaine du voyeurisme extralucide: «SI model survives tsunami». En effet: le super-mannequin Petra Nemcova, qui ornait la frontispice du spécial maillots de bain 2003 de Sports Illustrated, se trouvait dans l'île de Phuket, en Thaïlande, lors de ce raz-de-marée venu tout droit de l'enfer. Elle a survécu en s'accrochant à un palmier pendant huit heures et a subi une fracture du pelvis et de multiples blessures internes. Son copain, le photographe britannique Simon Atlee, est toujours porté disparu.

En fait, il ne s'agit pas ici de donner dans le sensationnalisme de bas étage, mais deux avenues de questionnement s'offrent à nous. D'abord, quelle différence y a-t-il entre un mannequin ordinaire et un super-mannequin? Y a-t-il des infra-mannequins? Pourquoi entend-on «super-mannequin» et pas «super-acteur», «super-chanteur» ni «super-athlète»? Ensuite, trouvez pas curieuse cette tendance dans les médias à, en même temps, témoigner de l'ampleur du désastre en donnant en chiffres de bois le nombre de morts (hé! on est maintenant rendus à 80 000!) et à le relativiser de façon ridicule en parlant et en reparlant et en rereparlant de la poignée de «nationaux» qui ont eu le malheur de se trouver sur les lieux?

Comment dites-vous? Qu'une vie d'ici vaut plus qu'une bonne centaine de là-bas? Ah bon, excusez. Je savais pas.

***

L'avez-vous remarqué, «demain soir» rime avec «le coeur débordant d'espoir» et «hier» avec «pépère». Il faut donc prendre la direction de l'avenir. Comme Madame Minou. Au lieu d'un plat bilan, voici donc deux (2) prédictions pour 2005. Non, en réalité, il ne s'agit pas de prédictions mais d'annonces officielles. Ceci va se passer. Vous pouvez parier dessus et me faire parvenir un petit 25 % de commission afin d'éviter que vous vous sentiez coupables de plagiat et d'utilisation abusive des facultés surnaturelles d'autrui.

20 février. À l'aube du camp d'entraînement, les Nationals de Washington sont incapables de dégoter un propriétaire qui a de l'allure et menacent de déménager à Montréal. Pour attirer l'équipe, les autorités accouchent d'un vaste projet immobilier qui verrait réunis sous le même toit amovible un nouveau stade au centre-ville pour le baseball, un stade McGill avec 5000 places de plus, un centre Claude-Robillard agrandi, une salle de concert pour l'OSM, la Grande Bibliothèque, le CHUM franco, le CHUM anglo, 10 000 logements sociaux, le métro à Laval, le Taz Mahal, la rue Notre-Dame en tranchées, l'autoroute 30 parachevée, l'échangeur des Pins, les condos du Carmel et l'aéroport de Mirabel. Et ça va s'autofinancer.

7 avril. La direction de la Ligue nationale de hockey et l'Association des joueurs parviennent in extremis à une entente qui met fin au lock-out. Pour faire avaler plus facilement la pilule, les propriétaires ont modifié leur vocabulaire et, au lieu d'un plafond, ont proposé un «puits de lumière salarial». Comme l'accord survient à une date tardive, on décide d'organiser un calendrier régulier de deux matchs suivi de trois mois d'éliminatoires. «Étant donné que les joueurs ne sont pas payés pendant les séries, il s'agit d'un système qui permet une certitude des coûts. Peut-être même qu'on va refaire cela à tous les ans», mentionne Gary Bettman.

Quant au Canadien, fort de sa tradition qui refuse tout compromis, il arrache une défaite en prolongation au dernier match de la saison et s'empêche ainsi de repêcher Sidney Crosby. Ron n'en revient pas.

jdion@ledevoir.com
1 commentaire
  • jacques champoux - Inscrit 30 décembre 2004 16 h 05

    Premier à réagir grâce à un passe-droit

    En effet, c'est un fameux passe-droit dont je bénéficie car je ne suis pas abonné et il est rare que vos articles soient "décadenassés" et accessibles aux pauvres membres dont je fais partie pour des raisons de non-possession de carte de crédit (il est, paraît-il, impossible de s'abonner sans carte de crédit). Alors, j'en profite pour vous dire toute mon admiration pour votre verve. Je vis un peu en ermite en Charlevoix et j'avais l'habitude de me procurer le Devoir les jours où vous y avez une chronique. Étant un nouvel internaute de 53 ans, j'avais hâte de m'abonner, car ça me coûtait moins cher que de me déplacer aux Éboulements pour la copie papier.

    Bon, assez chiâlé, bonne année et toutes ces bonnes choses que vous voulez et à une prochaine, peut-être.

    J'ai bien apprécié cette chronique, comme la plupart des autres, d'ailleurs. Merci beaucoup.

    Jacques Champoux