Et le mariage à trois?

Dans leurs échanges à propos du mariage homosexuel, un sujet chaud tant pour Paul Martin que pour Stephen Harper, qui s'accusent mutuellement de manquer de courage dans ce dossier, il est facile d'ignorer les points sur lesquels les deux chefs s'entendent. Les deux hommes étant des politiciens, il est fort probable que leurs positions reflètent un large consensus au Canada.

Il n'y a pas vingt ans, voire dix ans, nos médias étaient tapissés de textes débattant de l'inné et de l'acquis dans la question de l'homosexualité. Derrière ces arguments, beaucoup pensaient que les homosexuels et les lesbiennes pouvaient être «guéris».

Les Canadiens tiennent maintenant pour acquis que les hommes et les femmes peuvent entretenir des rapports stables avec des partenaires de même sexe. Nous sommes d'accord sur le fait que tous les Canadiens doivent être traités également dans les domaines du logement et de l'emploi. Aujourd'hui, la plupart des Canadiens conviennent que les couples gais et lesbiens devraient avoir les mêmes avantages juridiques que M. et Mme Harper.

Stephen Harper et Paul Martin — et j'estime qu'il en va de même pour MM. Duceppe et Layton — conviennent également qu'il faut limiter le nombre de personnes qui partagent le lit matrimonial. Personne ne peut prévoir comment la Cour suprême tranchera la question du ménage à trois, tout comme personne ne peut garantir quelle position prendront les juges sur la question de la discrimination actuelle contre les homosexuels.

Néanmoins, M. Martin prétend que M. Harper devrait utiliser la clause dérogatoire pour préserver la définition actuelle du mariage. Mais le premier ministre n'a toujours pas dit s'il était prêt à l'employer lui-même pour limiter le mariage à deux personnes. Manquerait-il de courage?

Peut-être. Mais M. Martin suppose également que la cour ne rejettera pas la redéfinition proposée, tout comme M. Harper suppose que les juges ne heurteront pas la définition traditionnelle du mariage. Tous deux arguent que leur discrimination proposée respecte «les limites raisonnables dont la justification peut se démontrer dans le cadre d'une société libre et démocratique».

MM. Harper et Martin sont en désaccord sur une grande question, à savoir si les unions des homosexuels et des lesbiennes devraient s'appeler des mariages ou autre chose. Pour débloquer ce dossier, un Yvon Deschamps du Canada anglais a récemment suggéré de nommer ce type d'union un «garriage».

Hormis l'étiquette, cette divergence reflète deux conceptions de l'égalité. Pour beaucoup d'homosexuels et de lesbiennes, l'égalité signifie être considéré comme les autres. Pour d'autres, être égal n'est pas incompatible avec le fait de tenir compte de leur différence. Le «mariage» — un établissement bourgeois — ne les intéresse guère.

Je peux concevoir plusieurs raisons de défendre qu'il n'est pas de notre intérêt national de devenir le troisième pays à légaliser le mariage homosexuel. Cependant, si la Cour suprême le rejette, je ne peux pas penser à d'autres raisons que celle d'interdire à une femme le choix de devenir la deuxième épouse du premier ministre Paul Martin, en supposant que Sheila Martin y ait consenti et qu'elle ait aussi eu le droit de se marier avec un deuxième copain.

J'avoue que la plupart des Canadiens seraient dégoûtés par ces arrangements. Mais n'est-ce pas de cette façon que se sont sentis nos concitoyens au sujet de l'homosexualité il y a quelques années? Aujourd'hui, beaucoup de Canadiens ne sont pas à l'aise quand ils voient deux hommes s'embrasser en une de leur quotidien ou à la télé. N'est-ce pas là la raison pour laquelle la majorité préférerait appeler ces mariages d'un autre nom?

Devant la Cour suprême, l'avocat fédéral, Peter Hogg, a refusé de définir les frontières du mariage. Dans leur décision, les juges ont décrit la Constitution canadienne comme un arbre vivant, affirmant de ce fait qu'il leur revient de faire leurs ces jugements de valeur fortement personnels.

Ceux qui, comme M. Martin, insistent pour que Stephen Harper prenne aujourd'hui position pour savoir s'il emploiera ou non la clause dérogatoire seraient les premiers à le condamner s'il répondait par l'affirmative. Cependant, ces mêmes personnes n'ont pas condamné M. Martin il y a un an quand il a dit qu'il utiliserait cette clause pour encadrer la discrimination contre les homosexuels et les lesbiennes qui veulent un mariage religieux.

Personne ne peut prévoir si ce qui dégoûte les Canadiens ordinaires et les juges de la Cour suprême coïncidera à l'avenir avec la volonté populaire. Personne ne peut donc prévoir comment le public répondra à l'utilisation de la clause dérogatoire par ses députés une fois que les juges auront prononcé leurs derniers mots.

Dans les circonstances, Stephen Harper a raison de demander à M. Martin d'accorder un vote libre à tous ses députés et pas seulement à ceux de l'arrière-banc. Le leader conservateur fait également preuve de sagesse en n'écartant aucune option juridique qui soit conforme avec notre constitution, y compris la célèbre clause dérogatoire.

Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.

nspector@globeandmail.ca
1 commentaire
  • valérie lardan - Inscrit 12 janvier 2005 07 h 04

    Le mariage: le courage de faire avancer le droit

    Il ne devrait pas avoir de différence de droit entre les citoyens d'un même pays.

    Oui, faire évoluer les mentalités n'est pas chose toujours facile, pourtant aprés quelques années personne ne reviendrait en arrière sur les droits acquis.

    Biensûr ce n'est pas évident, les enjeux politiques peuvent faire peur à certains, mais les avancées sociales ne peuvent pas forcément attendre que les majorités accèpetent de bien vouloir reconnaître les droits des minorités.

    Il faut du courage, du bon sens et ne pas confondre ses propres intérêts avec les enjeux du droit à l'égalité.

    Certains diront oui mais le mariage est fait pour faire des enfants, avec la même facilité l'on pourrais dire: qu'en est-il alors des couples mariés et stérils ou encore des femmes qui ont eu leur ménopause?

    La question n'est pas de savoir si aujourd'hui encore le pouvoir des religions peut nous dicter sa moralité, car personnellement qu'en je vais à l'église c'est pour prier pas pour élire le premier ministre.

    Les pratiques sexuelles des uns ou des autres ne devraient pas avoir de rapport avec le fait d'être un cityoen à part entière, et il ne devrait pas avoir de différence de droit civil entre les citoyens d'un même pays.

    Soit les homosexuels sont des citoyens à part entière, soit ils ne le sont pas.

    Les mêmes devoirs les mêmes droits pour tous les citoyens d'un même pays, ça parrait bien normal.