Le naufrage conservateur

Même si je n’ai jamais été un grand admirateur du Parti conservateur du Canada, j’assiste néanmoins avec inquiétude à son enlisement actuel dans un trumpisme à la canadienne.

La qualité des deux débats en anglais qui ont lancé la course à la chefferie était lamentable. Jean Charest y a atteint des sommets d’opportunisme pendant que son adversaire principal, Pierre Poilievre, défendait un libertarisme de droite de calibre adolescent qui ne vaut guère mieux que les élucubrations de Maxime Bernier. Ces deux-là, avec les autres, communient au dogme pétrolier et n’ont rien, rien, rien à offrir au Québec, sinon des contestations judiciaires de la loi 21.

J’écoutais ça et je me disais que les libéraux étaient partis pour un règne d’au moins 20 ans. Pour qui, en effet, pourra voter le Canadien modéré de centre droit qui n’adhère pas à la gestion libérale ? Pour personne.

Quant aux nationalistes québécois, largués par toutes les formations fédéralistes, ils peuvent s’estimer heureux de pouvoir se réfugier au Bloc québécois, sans lequel ils seraient condamnés à voter littéralement contre le Québec. Non, je n’ai jamais voté conservateur, mais assister au naufrage de cette institution canadienne ne me réjouit pas parce que ce spectacle me semble annoncer un déficit démocratique.

Je pensais à tout ça en lisant Dans la cour des grands… et des gérants d’estrade (Septentrion, 2022, 204 pages), le récent ouvrage du journaliste retraité Gilbert Lavoie, consacré à son expérience de secrétaire de presse du premier ministre Brian Mulroney de 1989 à 1992. Idéologiquement plus proche de la pensée libérale que conservatrice selon ses propres dires, Lavoie accepte alors le défi « pour Mulroney et son attitude à l’endroit du Québec ». Aujourd’hui, précise-t-il, et depuis Stephen Harper plus précisément, un tel saut lui serait impossible. Le temps des Clark et des Mulroney, ouverts aux revendications nationalistes du Québec, est bel et bien révolu.

Journaliste à La Presse, de 1975 à 1989, et au Soleil, de 1994 à 2018, Lavoie reçoit l’appel de Mulroney en mars 1989, au début du second mandat du premier ministre conservateur. Comme secrétaire de presse, son rôle consiste principalement à préparer, avec son équipe, les réponses aux questions adressées aux ministres par les médias. Lavoie ne s’ennuiera pas puisque son passage au bureau du premier ministre coïncidera avec la mort de l’Accord du lac Meech, la crise d’Oka, une récession, la chute du mur de Berlin et la guerre en Irak.

Bien qu’il soit diplômé en histoire de l’Université de Toronto, Lavoie, né à Rimouski en 1948, dans un milieu agricole, n’entend pas faire œuvre d’historien avec ce livre, qu’il présente simplement comme un témoignage, agrémenté de portraits et d’anecdotes ainsi que d’une réflexion sur les dérives de l’information politique.

En lisant le portrait qu’il trace de Mulroney, on se dit que ce dernier aura été le dernier allié « bleu » du Québec au fédéral et que c’est là, au fond, ce qui explique l’hostilité des médias anglophones à son endroit. S’il revient sur Meech, notamment pour déplorer le travail de sape de Pierre Elliott Trudeau contre l’accord, Lavoie ne propose pas, pour le reste, une analyse du règne de Mulroney. Il parle plutôt de l’attitude de l’homme qui, dit-il, aimait vraiment les gens et savait entretenir des relations cordiales avec les leaders politiques de son temps — Bush père, Mitterrand et Thatcher — au profit de l’influence canadienne dans le monde.

Mulroney aimait s’entourer de Québécois issus des régions, dans son cercle rapproché, pour surmonter la solitude du pouvoir. En novembre 1990, lors d’une soirée de financement pour Le Devoir, il confiera à Lise Bissonnette, sa voisine de table, qu’il se trouve « tellement mieux ici qu’à Regina ». Au Canada, une telle attitude vous vaut l’ostracisme.

De son expérience des deux côtés de la barricade, Lavoie tire enfin quelques leçons journalistiques. L’information politique, note-t-il, est trop souvent traitée comme un objet de divertissement. Le journaliste, soumis à la pression de l’info en continu sur une multitude de plateformes, « n’est plus en attente de l’événement, il doit le provoquer constamment afin de nourrir la bête ». On s’attarde ainsi à des détails insignifiants, on privilégie la vitesse au détriment de la justesse et on cherche la petite bête politique en négligeant la surveillance, tout aussi importante, des gens d’affaires.

Lavoie, qui a travaillé toute sa carrière pour la famille Desmarais, inclut dans son livre la lettre qu’il a envoyée à son ex-employeur pour dénoncer l’abandon des retraités des journaux de Gesca, à la suite de la vente de l’entreprise en 2015. « Il est important, écrit-il, de démontrer que même derrière les hommes de bonne volonté, les intérêts corporatifs n’ont pas de cœur. » Bien dit.

Une version précédente de cet article, qui indiquait erronément que Pierre Poilievre défendait un libéralisme de droite​ au lieu d’un libertarisme de droite, a été modifiée.

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