Technologie: Ce que nous réserve 2005

2004 tire à sa fin et, encore une fois, à l'aide de nos augures en résidence, nous tentons de décoder quelles seront les tendances en nouvelles technologies pour 2005. Cette semaine, Michel Cartier, professeur en communications à l'UQAM nous livre sa vision de ce dont seront faites les prochaines années.

Pour Michel Cartier, 2005 sera une année cruciale. Contrairement à ce que l'on nous laisse croire, les années post-bulle, dont l'apogée fut le funeste 11 septembre 2001, n'étaient aucunement des années de récession. De dire Cartier, tous les indices laissent croire qu'au cours de la période 2001-2003 nous avons plutôt assisté à une réorganisation du modèle socio-économique.

Le mouvement inexorable qui nous entraîne d'une société industrielle à une société post-industrielle, d'un modèle manufacturier à celui de la production de connaissance, d'un Internet tourné sur la technologie à un Internet 2 ethnocentré et de la loi de l'offre à celle de la demande, semble être engagé sans que rien puisse l'arrêter.

D'affirmer le spécialiste en veille stratégique, «c'est un monde très rude qui se prépare; aucune entreprise ou institution ni marché ou culture ne seront à l'abri [des changements en cours]». Par exemple, le monde de la culture est un de ceux qui sont frappés de plein fouet par ces changements. Mais les industries culturelles ne sont que la partie visible de l'iceberg, et les transformations en cours ou à venir toucheront tous les domaines d'autant plus «qu'aucun autre modèle de société ne fait consensus actuellement (altermondialisation, société plus humaine, économie sociale, etc.)».

Cependant, Michel Cartier croit que l'attention démesurée que certains portent aux grandes manoeuvres européennes ainsi qu'au futur Sommet de la Société de l'information qui aura lieu à Tunis en 2005 occultera une tendance qui aura des répercussions profondes dans nos vies à moyen et long terme. «En ce moment, tout laisse croire que les Américains sont en train de changer les règles du jeu en mettant en place un nouveau modèle de société. C'est une société de l'information soutenue par une nouvelle économie elle-même reposant sur Internet. Une société où tout produit ou service est numérique, modifiable et commercialisable selon les règles des forces du marché.»

Contexte

Il faut comprendre qu'il y a à peine trois ou quatre années notre monde ressemblait à une large pyramide avec le G7 à son sommet, puis le G20 et les autres en dessous. Or, depuis les élections américaine de 2004, la pyramide s'est transformée. «Au sommet nous trouvons les États-Unis (et ses amis), puis à l'étage en dessous, des pays qui se sont déjà adaptés au modèle nouvelle économie/TI comme l'Angleterre, l'Irlande, le Canada anglais, le Brésil, la Scandinavie et le Japon. Le troisième niveau comprend des pays qui se lancent, un peu tard, dans cette voie, comme la France et le Québec par exemple. En tout dernier lieu, le dernier niveau, qui devient une sorte de tiers monde de l'information, un espace économique ouvert aux excursions des grands consortiums du haut de la pyramide.»

En y regardant bien, on constate que les changements en cours trouvent leurs racines dans deux grands projets lancés dans les années 90 par l'administration Clinton-Gore, projets qui ont mené à la mise en place de trois programmes clés.

Dans les années 80, très peu de Canadiens ont vraiment porté attention au «High Computing Program», né de l'imagination d'un obscur sénateur appelé Al Gore, de même qu'au concept d'Information Highway qui, lors des élections, permit à Bill Clinton et Al Gore d'obtenir un premier mandat à la présidence des États-Unis. Pourtant ces deux projets sont en train de complètement métamorphoser le visage de l'Amérique du Nord.

Toutefois, qu'en est-il des déclinaisons de ces deux projets qui ont mené à la mise en place de trois programmes fondamentaux que sont le «Battlefield Internet», le programme 2005 et le projet 2015 ?

Deux projets, trois programmes

Programme peu connu du grand public, mis à part une poignée d'initiés, le programme Battlefield Internet intègre autour d'un nouvel Internet, les grands locataires du Pentagone que sont la Marine, l'Aviation et l'Armée de terre américaines.

À terme, chacune des unités des différentes armées sera dotée d'une adresse Internet et sera branchée à un réseau intranet sécuritaire. Lorsque l'on regarde le tout d'un peu plus près, on constate qu'en ce moment, Battlefield Internet est déjà une réalité. Actuellement, plusieurs unités de combat en Irak tirent profit des retombées de ce programme. Par exemple, lors de la guerre en Irak, la 4e division d'infanterie de l'armée de terre des États-Unis a tellement fait appel aux technologies réseaux qu'elle fut surnommée la «division numérisée» (digitized division).

Comme beaucoup de projets développés par le consortium militaro-industriel, l'Internet qui a été développé par le programme Battlefield Internet est celui que nous allons utiliser dans quatre ou cinq ans : intégration des images, des données et de la voix au moyen de schémas, le tout diffusé sur un réseau large bande et mobile, qui utilise le GPS pour la géo-localisation.

Quant au second programme, «2005», dirigés par les mêmes industriels, il entend conquérir le plus rapidement possible 25 % des télé-consommateurs, car les 12 % actuels ne sont pas suffisants pour rendre le Web rentable.

«Ces entreprises développent des approches plus intuitives pour créer des marchés niches dont les affichages seraient adaptés afin de plaire aux clientèles technophobes. C'est ce qui explique la poussée actuelle de l'électronique grand public (iPod, téléphone mobile, appareil photo numérique, etc.) et des Web sémantique et schématique.»

Troisième composante de la vision américaine, le projet «2015» espère, quant à lui, développer un Internet planétaire sans frontière et sans taxe à saveur typiquement américaine.

Tendances

Selon la lecture faite par Michel Cartier, plusieurs tendances se dégagent et nous aident à mieux deviner ce que deviendra notre société:
- les activités économiques et culturelles seront de plus en plus soutenues par les TI;
- ces TI devront être conviviales c'est-à-dire accessibles à plus de clientèles pour pouvoir relancer le bond économique prévu pour 2005-2006;
- ces TI devraient permettre à ces clientèles de négocier et de médiatiser des contenus, apportant ainsi une valeur ajoutée qui rentabilisera les applications Internet.
- la mondialisation va accroître les guerres des prix donc la production et les inventaires en temps réels;
- les jeunes émergeront comme l'une des principales clientèles qui verront se développer plusieurs niches qui leur seront consacrées, déclenchant un conflit générationnel dans les marchés et la publicité.

Pour ce faire, Internet devra combiner la largeur de bande, le mobile, l'électronique grand public, le GPS et les images de toutes sortes, pour offrir une structure répondant à la loi de la demande qui prend son essor.

Les facteurs gagnants

Actuellement tous les pays planifient leur avenir; certains facteurs vont faire la différence et créer des gagnants:
- l'innovation: l'invention de nouvelles façons de voir et de faire les choses;
- la formation, autant de changements ne pourront survenir que s'il y a une formation adéquate, autant des citoyens que des dirigeants;
- la veille: des outils pour voir venir les choses dans un tel contexte et planifier les innovations;
- la prise de parole: des outils capables de donne la parole aux gens qui subissent tant de changements.

mdumais@ledevoir.com
1 commentaire
  • Luc Comeau-Montasse - Inscrit 28 décembre 2004 08 h 18

    La formation au service de la consommation

    Dans mon pays, la France, une loi d'orientation souhaite définir ce que sera l'Education Nationale pour les prochaines années.

    On y voit apparaître la notion d'un "socle commun garanti à tous"

    Dans ce socle
    alors que le niveau d'exigence pour les mathématiques est "connaissance des principaux éléments de mathématiques"
    et qu'au niveau des sciences dures et humaines on se contentera d'"une culture humaniste et scientifique permettant l'exercice de la citoyenneté"
    en ce qui concerne les technologies de l'information et de la communication, il s'agira pour l'élève sortant du collège d'atteindre la maîtrise
    " La maîtrise des techniques usuelles de l'information et de la communication."

    On voit clairement que l'école est ici mise au service des orientations particulières souhaitée pour notre société de consommation.

    Ce n'est pas l'humain qui fait les choix décrits dans l'article, ces choix sont largement faits pour lui

    Ainsi le PDG de la première chaîne française pouvait écrire récemment

    "Pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-cola, c'est du temps de cerveau humain disponible."

    Dans ces grandes manoeuvres l'humain est totalement ballotté, instrumentalisé.
    L'école le rendra désormais autant disponible et ouvert aux Nouvelles Technologies (autant l'éloigner d'une nature condamnée ?) que les programmes de divertissements de ses écrans.

    L'article évoque à juste titre

    "Les facteurs gagnants" (de ces enjeux marchands)

    A savoir :

    "Actuellement tous les pays planifient leur avenir; certains facteurs vont faire la différence et créer des gagnants :
    - l'innovation : l'invention de nouvelles façons de voir et de faire les choses;
    - la formation, autant de changements ne pourront survenir que s'il y a une formation adéquate, autant des citoyens que des dirigeants;"

    Effectivement
    les deux secteurs sous pression sont actuellement les Services d'Education et la Recherche

    Recherche à propos de laquelle il est intéressant de lire ce que peut dire un homme de science aussi éminent (et remarquable par ses choix en rapport avec le respect de l'humain) que Jacques Testart

    Jacques Testart (Dans "l'économie de la recherche est malsaine") Technikart DEC 2004:

    "Aujourd'hui la recherche est de plus en plus dépendante d'un type de société libérale et compétitive.
    Contrairement à ce que croient les gens, le principe directeur de la recherche désormais n'est pas la connaissance mais la compétition.
    Le chercheur a pour fonction de rendre son pays, son laboratoire, sa personne, toujours plus compétitifs.
    Il ne travaille plus de façon objective et neutre."

    Comme l'école, la recherche est au service d'une double bataille économique
    * imposer les choix de société qui permettront aux pays du "capitalisme cognitif" de rendre leurs produits incontournables
    * faire triompher leur pays dans la "bataille de l'intelligence" que mènent ces pays depuis qu'ils ont choisi de dévaloriser tout ce qui n'est pas "à haute valeur ajoutée"
    (ce qui condamne de fait une partie importante de leur population au chômage, aux jeux d'argent légaux et au "Titytainment" (1) )




    Dernier point
    ce qui est donné comme le dernier avantage décisif pour ces technologies du futur

    "- la prise de parole : des outils capables de donne la parole aux gens qui subissent tant de changements. "

    En fait,
    il s'agit surtout de développer des leurres
    des lieux virtuels, murs d'affichages qui ne seraient visibles qu'à leurs taggeurs
    destinés (tout comme les spectacles de guignol) à permettre au trop plein de rancoeur de se déverser dans une fonction cathartique
    crier dans un mégaphone
    sans s'apercevoir qu'il est tourné à l'envers

    Luc Comeau-Montasse
    Apprenti vivant

    (1) le projet de Brzezinski, le « titytainment » est LA solution destinée à occuper les huit/dixième de la population mondiale, dite « improductive »
    Le « titytainment » consisterait en un « cocktail de divertissement abrutissant et d'alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète ».

    Un spectacle à voir à ce propos l'excellent "Banquet des aboyeurs" de "Eugène Durif"