Impasse en Haïti - Un cas extrême qui exige des mesures radicales

Des policiers qui sont retrouvés décapités, non pas à Bagdad mais à Port-au-Prince. Des bandes qui s'entre-tuent en même temps qu'elles sèment la terreur. Des escadrons de la mort, recrutés dans la police, qui liquident des suspects. Des militaires — démobilisés par le précédent régime — qui s'emparent de bâtiments publics en prétendant rétablir l'ordre. Alors qu'Haïti s'enfonce ainsi dans l'abîme, que font l'ONU, les pays «donateurs» et le gouvernement provisoire? Ils préparent, semble-t-il, des élections.

En prolongeant le mandat de la Mission militaire de stabilisation, le Conseil de sécurité de l'ONU a pourtant dû reconnaître, il y a moins d'un mois, l'échec de la «réconciliation» entre les factions du pays, et la menace de groupes rebelles en mal de prendre le pouvoir par la force. Le Conseil, en pressant le gouvernement de transition de «mettre un terme à l'impunité», aura aussi confirmé sans le dire l'incapacité de ce cabinet. Mais l'ONU maintient le cap, malgré le naufrage qui s'annonce.

Ce résultat lamentable de l'intervention militaire de la France et des États-Unis (ce dernier bienfaiteur s'est aujourd'hui retiré) était pourtant prévisible. À quoi servait-il, en effet, d'évincer Jean-Bertrand Aristide du Palais national, si c'était pour laisser le pays à la merci des miliciens de l'ex-président, des irréductibles de l'armée (abolie par Aristide) et des barons du crime? Surtout si le cabinet choisi pour l'intérim n'allait pas avoir grande autorité morale, et les soldats et policiers venus prêter main-forte, rester dérisoirement peu nombreux.

Insécurité

Tous les témoignages le confirment, l'insécurité est devenue la principale préoccupation de la population. Des organismes qui tentent d'implanter un minimum de services et de projets dans le pays ne sont pas épargnés. Même l'aide d'urgence est sabotée. Les instances internationales, tout en ne se pressant pas de verser les fonds promis, prétendent néanmoins qu'un afflux d'aide financière permettra de mettre sur pied des services publics et de lancer des activités propres à redonner l'espoir.

N'est-il pas bien tard, sinon trop tard, pour redresser à coup d'argent une situation si désespérée? Tout comme la triste présidence d'Aristide, l'administration provisoire aura fait perdre au pays un temps précieux. Les forces du chaos ont gagné un répit qui leur permet de s'en prendre aux Nations unies et à des groupes comme Médecins du monde. Arme politique ou effet du désordre, la violence se répand. (Pendant que des juristes haïtiens inscrivent le viol au code pénal, pas moins d'une cinquantaine de femmes ont été victimes, en octobre seulement, de viols collectifs.)

Des Haïtiennes réclament avec raison le désarmement de «tous les groupes». Bandes criminelles et milices politiques auraient dû être neutralisées depuis longtemps. Et sans doute ne pourra-t-on le faire sans recourir à la force. Mais quelle force? Faute de police internationale, faut-il s'en remettre à la police national d'Haïti? On ne sait pas toujours qui au juste en porte l'uniforme. Dans ces circonstances, il est peu rassurant de voir Washington lever l'embargo sur les armes qu'elle demande.

Bilan affligeant

Même libéré des bandes armées, ces «chimères» et autres cagoulards motorisés qui y font la loi, Haïti ne serait pas sauvé pour autant. Le bilan général qu'a dressé du pays le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) est affligeant. Recul de la production, insécurité alimentaire, mortalité infantile et maternelle, sida, paludisme, tuberculose, combien de personnes ne fuiraient pas cette île perdue si elles pouvaient trouver ailleurs une terre d'accueil?

Les pays voisins condamnent ces gens, au contraire, à rester captifs d'un système à ce jour irréformable. Les prochaines présidentielles vont voir affluer une pléthore de mégalomanes. Les partis politiques, aussi nombreux qu'ineptes, vont continuer de parasiter la vie publique. Une seule chose risque de durer: le mépris pour la population, la soif maladive du pouvoir, l'incapacité de concevoir une politique de salut national. Entre-temps, d'autres boat people auront pris la mer.

Une telle culture ne change pas en un tour de scrutin. Même si tout le peuple se porte aux bureaux de vote, comme il l'avait d'abord fait pour Aristide, une nouvelle classe politique ne va pas sortir des urnes. Au moins si le parti d'Aristide, cette Famille Lavalas aux tendances fascistes, avait su seulement gouverner. Mais, portée trois fois au pouvoir, cette formation n'a été efficace que pour piller le trésor public et saccager les locaux de l'opposition. Or, on cherche en vain les signes d'une relève démocratique.

Où donc le premier ministre du Canada a-t-il pu trouver de quoi inviter ces factions à désarmer de bon gré, à «mettre de côté les rancunes du passé», et à rassurer les investisseurs? Paul Martin fait d'Haïti une «priorité» pour le Canada, mais, au ministère des Affaires étrangères, on dit plutôt aux Canadiens d'éviter de s'y rendre, sauf pour raisons «impératives».

À l'évidence, Ottawa devra trouver mieux si son apport doit un jour être plus décisif qu'il ne l'a été jusqu'ici.

Un cas humanitaire extrême

Haïti est un cas humanitaire extrême. Malgré cela, aucun pays ne veut en accueillir les immigrants. Même des réfugiés qui s'en échappent risquent d'être refoulés.

La République dominicaine parle de déporter massivement les Haïtiens qui se trouvent dans sa partie de l'île. Si la communauté internationale veut apporter un appui qui soit le moindrement valable, il faudra que ses interventions portent sur les vraies causes de cette tragédie sans fin.

Ces causes ne sont pas difficiles à déterminer: elles s'appellent ingérence étrangère, tradition autoritaire, intolérance chronique, exclusion du peuple, épuisement écologique du pays. Cruel paradoxe de cette culture nationale: autant la vitalité artistique haïtienne continue d'être fort impressionnante, autant le sens politique y est resté gravement déficient, comme si l'histoire, après l'indépendance du pays comme avant, l'avait sévèrement mutilé.

Entre-temps, les experts et les observateurs vont et viennent. Rapports et recommandations se multiplient. Rien ni personne ne peut indiquer la fin de la descente aux enfers.

Néanmoins, le gouvernement provisoire fait comme si le pays pouvait tout bonnement aller aux urnes en 2005. Les élections législatives et locales pourraient avoir lieu, dit-on, le 20 novembre, et les présidentielles, le 11 décembre.

Quelques rares milieux, il est vrai, ont entrepris de faire la critique de la culture nationale, sinon de leur propre rôle dans cette impasse. «Beaucoup de violences trouvent leurs origines dans la façon de faire de la politique dans le pays», notait en novembre dernier Justice et Paix, l'organisme de défense des droits de la personne de l'Église catholique en Haïti. On estimait alors qu'un changement de mentalité exigeait d'abord qu'on mette fin à l'impunité.

En même temps, on prône encore la réconciliation, sinon le pardon.

La contradiction ne sera que très difficilement surmontée. L'histoire de l'après-duvaliérisme montre que ni le châtiment ni la réconciliation n'ont trop réussi dans ce pays. Peut-être le moment approche-t-il où il faudra se résoudre à employer des méthodes à la mesure de la tâche: désarmement militaire des groupes illégaux, par exemple, mise en tutelle internationale des institutions publiques, et recours à un type de développement socio-économique misant d'abord et avant tout sur la population.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.