Riposter

On en apprend des choses lorsqu’on lit le Globe and Mail. Tenez, pas plus tard que ce samedi, cette information choquante. Avec le projet de loi 96, « il ne sera pas permis à un médecin, même en privé dans son bureau, de parler à ses patients en anglais — ou en mandarin ou toute autre langue — même si c’est la langue préférée des deux parties ». Cette restriction ne sera levée, y explique l’auteur, que pour les Anglos qui ont eu droit à l’école anglaise et pour les immigrants pendant les six premiers mois de leur séjour.

Ce mensonge fait carrière. On l’a lu quelques jours plus tôt dans le National Post, qui ajoute que les médecins et patients se hasardant à parler anglais « risquent qu’un délateur les dénonce à la police de la langue ». On en a même lu une version dans un grand quotidien français d’Amérique affirmant que les immigrants ne pourront, après six mois, « recevoir de services de l’État dans une autre langue que le français. Même dans un hôpital où il est quand même essentiel que la communication entre soignants et patients soit la plus limpide possible ».

Il suffit de lire le projet pour comprendre que le français est exigé, sauf « lorsque la santé, la sécurité publique ou les principes de justice naturelle l’exigent » (art 22.3) et savoir que la loi sur la santé, inchangée, spécifie que « toute personne d’expression anglaise a le droit de recevoir en langue anglaise des services de santé et des services sociaux » (art 15). Pour le mandarin, des interprètes sont disponibles.

Je reviens sur le texte du Globe pour quelques raisons. D’abord, il a été écrit après que le gouvernement Legault a déployé une offensive pour démentir cette fausseté. Ensuite, parce que, plus que tout autre quotidien canadien, le Globe est considéré comme une référence crédible par la diplomatie et la presse étrangère. Finalement, parce que le signataire du texte est un des meilleurs chroniqueurs au pays, Andrew Coyne.

Je l’admets : je suis un de ses fans. Sur un grand nombre de sujets, il a une plume informée, résistante aux modes et allergique aux spins, une écriture limpide, une boussole politique sûre. Sauf lorsqu’il s’agit du Québec. Alors, il perd les pédales. Il l’avait notamment fait dans la fameuse édition du Maclean’s affirmant, sans jamais pouvoir le démontrer, que le Québec était « la province la plus corrompue » du pays. Coyne avait expliqué que le Québec souffrait d’un « singulier faisceau de pathologies » rendant la corruption de tout temps « inévitable » dans la province. (Il fut blâmé pour ce texte par le Conseil de presse du Québec pour avoir « véhiculé des préjugés discriminatoires ».)

La loi sur la laïcité met Coyne dans une humeur noire. Pour empêcher son application et pour ne pas se faire complice de « la persécution des minorités religieuses », il implore Ottawa de pénaliser financièrement le Québec. (Il ne propose cependant pas de rompre les relations diplomatiques avec les pays européens et africains qui appliquent des dispositions semblables. Du moins pas encore.)

Les chroniqueurs sont évidemment payés pour avoir des opinions. Ils peuvent choisir leurs faits, exagérer, piquer des colères. Je me souviens du jour de 2014 où, toujours dans le Globe, la chroniqueuse Margaret Wente avait décrit la vie politique québécoise comme « un film de zombie, avec le PQ dans le rôle des morts-vivants. Au moment même où vous vous pensez en sécurité, ils sortent de la tombe pour boire votre sang ». Ça, c’est de l’opinion (heureusement, car, sinon, elle devrait faire la démonstration scientifique de ses affirmations, ce qui nécessiterait, je suppose, une analyse de l’ADN d’un panel représentatif de séparatistes d’outre-tombe).

Mais dans les quotidiens sérieux, les journalistes, même chroniqueurs, n’ont pas le droit d’affirmer le contraire de la vérité. Ils ont l’obligation d’avoir fait un travail raisonnable de vérification des faits. À cette règle de base, Coyne échoue spectaculairement.

Comment riposter ? Il y a des précédents. Lorsqu’une journaliste du Globe avait écrit en 2006 que les tueurs de Polytechnique et de Dawson étaient motivés par leur opposition à la loi 101, Jean Charest, alors premier ministre, avait réclamé des excuses du journal. N’en ayant pas obtenu (seulement des explications), il a eu cette réaction d’amoureux transi : « je n’attends plus rien du Globe and Mail ».

Non, j’estime que la riposte doit être, cette fois, à la hauteur du mensonge et de la crédibilité du menteur. Elle doit être visible, audible, crédible. Une explication dans un bas de page ne suffit pas.

L’article de Coyne est bel et bien de la diffamation. François Legault et Simon Jolin-Barrette devraient le poursuivre, lui et son quotidien, en diffamation et calculer une somme de dommages et intérêts conséquente. L’annonce même de la diffamation forcera les médias (du moins, certains d’entre eux), même anglophones, à examiner les faits, les articles de loi, la distance qui les sépare de l’affirmation grossière du Globe. On attirera ainsi l’attention des diplomates et de la presse étrangère.

Le Globe voudra publier une correction. On devrait s’en ficher. Présenter des excuses ? Trop tard. Régler hors cour ? Pas question. Il faut qu’un juge tranche et dise le vrai : dans ce cas, il y a diffamation. Dans ce cas, il y a incompétence crasse. Dans ce cas, il y a volonté de nuire.

En agissant ainsi, le Québec enverrait un message. Vous nous méprisez ? On est au courant. Beaucoup de chroniqueurs, au Globe et ailleurs, présentent un singulier faisceau de pathologies les poussant à juger les Québécois francophones comme une sous-race corrompue et fascisante. Ça ne se soigne pas.

Mais la diffamation ? Ça se paie.

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

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