Born again

Ma grand-mère s'appelait Elmire. Ce nom semble aujourd'hui venu du fond des âges. Je ne l'ai pas beaucoup connue, mais son nom, pour moi, a toujours évoqué la myrrhe. Oui, la myrrhe. Comme dans l'or, l'encens et la myrrhe offerts à l'enfant Jésus par les Rois mages. Ou plutôt comme dans: «Mon chéri pour moi est un sachet de myrrhe: entre mes seins il passe la nuit» (Cantique 1,13).

Je n'avais pas six ans et ne connaissais rien à l'Orient. Mais je me doutais bien que cette résine odorante avait un irrésistible parfum d'érotisme. J'aurais bien passé la nuit entre les seins de ma grand-mère.

Nous avions l'habitude de monter le sapin avec elle. Nous le faisions avec l'application de ceux qui manipulent un trésor. Je voulais connaître l'histoire de chaque figurine, de chaque boule. Celle-ci, recouverte de papier d'aluminium, avait été achetée pendant la guerre. Celle-là avait été cassée par un oncle parti vivre au bout du monde. Il avait été petit et aussi maladroit que nous. Moi aussi, je casserais des boules. Il le fallait pour qu'il y ait des histoires à raconter.

À travers les anecdotes se déclinait le parcours d'une famille, d'un coin de pays, d'un petit bout d'humanité.

***

Ma grand-mère n'a jamais visité la France. Ses Cantons-de-l'Est lui suffisaient amplement. L'étranger, pour elle, c'était Lowell et Boston, où elle avait de la famille.

Elle aurait certainement été outrée d'apprendre qu'à Marseille, on a interdit un concours de crèches. Elle aurait été encore plus scandalisée de découvrir qu'au nom d'une laïcité mal embouchée, on avait volé leur sapin aux étudiants de Lagny, à 28 kilomètres de Paris.

L'affaire a commencé au début de décembre. Deux lycéennes ont invoqué la nouvelle loi sur l'interdiction du port du voile islamique à l'école pour exiger l'expulsion du pauvre conifère installé comme chaque année dans le hall d'entrée.

Les étudiantes avaient la logique et la loi de leur côté. Pourquoi, en effet, une école assez intolérante pour bannir les croix, les kippas, les turbans et les voiles accepterait-elle un sapin de Noël ou une crèche? Elles auraient pu demander pourquoi les élèves avaient congé à Noël et à Pâques, pourquoi la cantine avait toujours servi du poisson le vendredi et pourquoi, pour se rendre au lycée, il fallait emprunter les rues Saint-Denis et Saint-Laurent.

Mais nos étudiantes étaient des modérées. Elles se sont contentées d'exiger l'application dans l'enceinte de l'école de l'esprit de la loi votée par les parlementaires français. Ce qui fut aussitôt fait. Le pauvre conifère de 1 m 80 était bon pour le recyclage.

Mais c'était compter sans ces étudiants férocement attachés à leurs coutumes primitives. Quelques-uns ont aussitôt élevé dans la cour un sapin hors la loi que leurs compagnons se sont empressés de décorer. Les filles sont arrivées au lycée avec des guirlandes autour du cou et des boules de Noël aux oreilles.

Choqués de la décision du proviseur, des enseignants et des élèves ont réclamé qu'on leur rende leur arbre. Pour éviter la guerre de tranchées, un nouveau sapin a donc été dressé dans un lieu plus discret, la cantine, où les élèves ont pu le contempler lors du traditionnel repas de Noël, pardon!, du repas «de fin d'année», comme le veut la nouvelle terminologie scolaire.

Pour justifier le retour du paria, le proviseur s'est empressé d'expliquer que le sapin était «un objet païen» (sic) «bien plus ancien que le christianisme». On aura donc compris que si la loi française exclut les signes monothéistes, elle a le plus grand respect pour l'idolâtrie païenne.

Rassurez-vous: le Québec n'est pas seul à sombrer dans le délire. Il n'y a pas que les conseils municipaux de Toronto et de Montréal où le nouveau volapük a rebaptisé Noël «fête de la lumière». À Denver, les habitants ont dû manifester pour empêcher qu'un banal «Happy Holidays» remplace le traditionnel «Merry Christmas» lors d'un défilé annuel.

Dans le nord de la France, à Coudekerque-Branche, les directeurs de maternelle ont refusé de distribuer aux gamins les traditionnels saint Nicolas en chocolat envoyés par la mairie. Les 1300 friandises ont été sucrées pour faire disparaître la petite croix que portait sur sa tiare le généreux évêque de Myra, patron des écoliers.

Dans l'enceinte par ailleurs «sacrée» de l'école française, les pauvres santons sont devenus ostentatoires.

***

On a beaucoup parlé cette année des born-again Christians. J'en ai rencontré quelques-uns dans le sud des États-Unis. Mais ces illuminés ne m'ont jamais paru aussi insolites que ces étranges bêtes qui partent en courant devant le moindre crucifix.

Contrairement aux traditionalistes religieux, les born-again de la modernité ne sont attirés que par le futur, donc par le néant. Ils n'en ont pas seulement contre la religion mais contre l'histoire. C'est pourquoi, dans leur quête de l'homme nouveau, ils s'acharnent à supprimer tout ce qui pourrait les rattacher d'une manière ou d'une autre à la tradition d'une communauté humaine, quelle qu'elle soit.

C'est ainsi qu'ils se sentent libres. Croyants ou pas, la question n'est pas là. Les religions millénaires ne sont plus, pour eux, que des vestiges encombrants de l'ancien monde périmés depuis longtemps. L'univers serait né, disent-ils, quelque part autour des années 60, celui de ma grand-mère se résumant pour eux à une gigantesque noirceur.

On croit parfois que cette attitude tient de la trop grande tolérance dont nous ferions preuve à l'égard des autres religions. Je crois qu'elle tient plutôt à notre étonnante capacité à nous haïr nous-mêmes.

Je dis cela en me rendant compte que si elle était encore de ce monde, ma grand-mère me trouverait bien présomptueux. Devant tant de mots, elle se contenterait de hausser les épaules en me disant surtout de faire attention à ne pas casser de boules.

Et moi, je m'imaginerais posant ma tête entre ses seins.

crioux@ledevoir.com
1 commentaire
  • Jacques Faucher - Abonné 28 décembre 2004 17 h 31

    Quand le jugement fout le camp!

    Ces mots sont le titre d'un essai que signait Jacques Grand'Maison en 1999.

    Christian Rioux évoque le "délire" contagieux de certains "esprits forts" chez nous, sans doute influencés par "nos ancêtres les gaulois".

    Je vous invite à continuer à dénoncer la bêtise humaine où qu'elle se trouve.