Ambiguïté stratégique

L’île de Taiwan sera-t-elle l’Ukraine de la Chine ? Précipitera-t-elle un affrontement entre Chinois et Américains ? Le président Biden a déclaré hier que, si Pékin décide de l’envahir, comme la Russie l’Ukraine, les États-Unis s’engageront résolument avec Taiwan.

Devant une telle éventualité, à la fois terrible et plausible, Joe Biden envisage davantage que ce qui a été fait jusqu’à présent en Ukraine : selon ses mots, ce serait alors une intervention directe de l’armée américaine.

La prudence qui a caractérisé la réplique américaine en Ukraine — solidarité, livraison d’aides multiples et généreuses en coordination avec l’OTAN… mais pas de « bottes sur le terrain » — se perdrait-elle face à la Chine ? Au cours de diverses déclarations depuis neuf mois, Washington a semblé rompre avec le principe de « l’ambiguïté stratégique » qui, depuis des décennies, définissait sa position face à la question taiwanaise.

La question, hier, est arrivée par la bouche d’une journaliste américaine : « En cas d’invasion de Taiwan par la Chine, seriez-vous prêt à vous engager militairement aux côtés de Taiwan ? » À quoi Biden a répondu : « Oui, tel est notre engagement. » Ajoutant : « L’idée que Taiwan puisse être prise par la force n’est pas appropriée. […] et conduirait à la dislocation d’une région entière […] comme en Ukraine. »

Pourtant, il a aussi déclaré — deux fois plutôt qu’une — que Washington reconnaît toujours le principe « d’une seule Chine ».

Contradiction apparente, bien qu’on puisse dire : « Un jour à très long terme, Pékin et Taipei trouveront le moyen de s’entendre et de réaliser ce principe. Mais en attendant, les Taiwanais ne sont pas pressés, ils tiennent à leur autonomie, à leur système démocratique, à leur liberté d’expression, etc. Et nous, Américains, les aidons en ce sens. »

Ambiguïté stratégique… On reconnaît Pékin diplomatiquement, mais pas Taipei. On signe un document sur le principe « d’une seule Chine »… mais on approfondit les échanges économiques, les liens culturels, on fournit plusieurs milliards en fournitures militaires chaque année. L’American Institute à Taipei compte cinq étages et 550 employés, des services politiques, militaires, consulaires… mais non, ce n’est pas une ambassade !

Ce qui est nouveau avec Biden, c’est l’affirmation répétée — au moins trois fois depuis neuf mois — selon laquelle Washington pourrait traduire sa solidarité sur le terrain.

Pourtant, il n’y a pas ici d’équivalent de l’article 5 de l’OTAN, ou de traité bilatéral de défense, comme Washington en a signé avec Tokyo et Séoul. Mais Joe Biden parle virtuellement comme s’il y en avait un.

La parole présidentielle ne vaut pas un traité… mais lorsqu’elle est réitérée de cette manière, ça finit par vous engager. Avec une sous-question : « Aurez-vous les moyens et la détermination de ce que vous avancez, si jamais… ? »

Hier, Pékin a réagi de façon tactiquement mesurée : « Nous invitons les États-Unis à rester prudents, afin d’éviter de causer des dommages dans le détroit de Taiwan et dans les relations sino-américaines. » Même si on sait que, sur le fond, la détermination chinoise à reprendre un jour Taiwan, par la force s’il le faut, cette détermination est totale, intransigeante, idéologiquement féroce.

Ukraine-Taiwan : deux situations stratégiques différentes (Taiwan, petite île à 11 000 km de Los Angeles ; l’Ukraine, territoire étendu et collé sur l’Europe), mais avec des similitudes face au « grand frère » ombrageux et dominateur.

Taiwan dans l’imaginaire chinois, c’est l’Ukraine des Russes. Le même prétendu droit d’aînesse. Le même « C’est à nous, ça ! » Le même déni face à la différence nationale, creusée au fil des décennies. Le même refus de l’autonomie de l’Autre…

En février et en mars, à Pékin, on a dû être tenté : est-ce que l’attention détournée par l’Ukraine ne nous permettrait pas d’y aller vite pour en profiter ? En avril et en mai, au contraire, on se demande peut-être… si la résistance acharnée des Ukrainiens n’est pas un avant-goût de ce qui nous attend, si on envahit maintenant ?

Nul doute que des stratèges chinois soupèsent aujourd’hui toutes ces questions…

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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