Tout se peut

L'uchronie est un genre littéraire, je ne vous le fais pas dire, tout à fait passionnant. Elle interpelle l'humain dans son tréfonds en lui balançant vlan dans la gueule le mot-concept qui le titille le plus depuis qu'il a adopté la station debout et, ayant agi, s'est demandé, comme le faisait notre prof de philo qui se proposait de régler en 45 heures la question, «pourquoi l'univers est-il comme il est, et pourquoi d'ailleurs y a-t-il un univers plutôt que pas?». Ce mot-concept, vous l'avez deviné, c'est: si. Ah! si! Si j'avais un milliard, qui embaucherais-je pour faire mes damnées emplettes de Noël à ma place le 24 en fin d'après-midi? Si j'organisais un cocktail mondain, enlèverais-je les croûtes des petits sandwichs en triangle? Si j'aurais su, aurais-je venu?

Comme on peut le voir si on le regarde, le terme «uchronie» est forgé à partir du préfixe «u», le ou grec qui a valeur négative, et «chronos», qui est une abréviation de «chronomètre». Le non-temps. Bien entendu, on peut tomber de sa chaise lorsqu'on apprend qu'«u» a une valeur négative,

mais plusieurs exemples tirés du quotidien viennent confirmer la chose: ainsi, tout le monde sait qu'«ustensile» signifie «pas de stensile», «urbain», «dépourvu de rbain», et «Ukraine», «sans kraine». Nous voilà déjà mieux équipés pour faire face à la vie.

L'uchronie décrit donc un monde qui n'a jamais existé mais qui aurait pu exister et qui existe du reste peut-être dans un de ces univers parallèles que vous visiteriez bien si seulement vous n'étiez pas si occupés avec le bureau, la gestion de votre couple, les enfants, les amis et tous ces bons programmes à Canal Vie. Les romans uchroniques prennent pour trame une divergence historique: dans deux classiques du genre, Le Maître du haut château de Philip K. Dick et Fatherland de Robert Harris, par exemple, on imagine que les nazis ont gagné la Deuxième Guerre mondiale. Dick va même jusqu'à présenter des États-Unis occupés par les Allemands et les Japonais et où l'esclavage a repris cours. Dans La Part de l'autre, Éric-Emmanuel Schmitt imagine que dans sa jeunesse, Adolf Hitler est accepté à l'école des beaux-arts, comme ça il ne devient pas fru et s'adonne à la peinture plutôt qu'au national-socialisme. Dans un texte malheureusement introuvable, Winston Churchill va jusqu'à proposer une audacieuse mise en abyme: les Confédérés ont remporté la guerre de Sécession, et le personnage principal est un historien qui suppute ce qui se serait produit si le Nord avait gagné.

Avouez que comme projection de l'esprit, ça décolle carrément la tapisserie.

Mais l'uchronie n'intéresse pas que les auteurs de fiction. Des scientifiques tout ce qu'il y a de sérieux s'intéressent à la question. What If? est une série de trois volumes où de vrais penseurs jouent à l'hypothèse. Que serait-il arrivé si Socrate était mort à la guerre pendant son jeune âge? Dans quelle sorte de monde vivrions-nous si Ponce Pilate n'avait pas disposé d'un lavabo à proximité pour s'en laver les mains? Que serions-nous devenus si les Chinois avaient atteint les premiers le Nouveau Monde? Quel serait l'état des lieux si Franklin D. Roosevelt n'avait pas échappé à une tentative d'assassinat en 1933? À quel dénouement aurions-nous eu droit si Jacques Demers n'était pas allé prier à Sainte-Anne-de-Beaupré pendant la série Canadien-Nordiques de 1993? De quoi aurait l'air le Québec si les libéraux avaient vraiment été prêts?

Ce procédé est souvent décrié par les anti-uchronies, qui n'y voient que du blabla et des suppositions qui ne débouchent sur rien puisqu'on ne peut ni prouver ni infirmer quoi que ce soit. Les pro-uchronies rétorquent que 1- si on s'amuse sans endommager de matériel et sans risquer d'attraper des maladies, qu'est-ce que ça peut bien vous faire? et 2- dans les exemples retenus, des circonstances particulières ont fait en sorte que l'événement s'est déroulé de telle façon et pas autrement. On constate donc avec un ébahissement bon pour la santé que l'histoire tient à peu de chose, comme vous, comme moi, comme la victoire et la défaite dans le merveilleux monde du sportª et l'amour dans la vie en général.

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Mais, regimbez-vous, pourquoi diantre ratiocine-t-il sur ces considérations de prime abord arides alors qu'en cette veille de la Nativité il devrait nous offrir un conte du temps des Fêtes à nous arracher des larmes avec un enfant malade qui n'a pas de cadeau parce que son père a bu sa carte de crédit après avoir appris qu'il ne recevrait pas d'argent en raison de l'entêtement du fédéral dans le dossier de la péréquation, ou à la rigueur ses meilleures blagues d'atocas? Parce que, vous vous en doutez, il n'y a pas de position «fermé» sur l'interrupteur du génie et que mon existence est tout entière consacrée à la réflexion sur des considérations de prime abord arides et que, enfin bref, j'ai pensé à une chose.

Retournez 20 ans en arrière. Imaginez que vous connaissez quelqu'un qui connaît quelqu'un qui écrit une uchronie qui lui garantit de se faire passer pour un cinglé fini. Dans cette impossible uchronie rédigée alors que Ronald Reagan dirige les États et que tout le monde a peur et qu'on nous présente des comédies burlesques telles The Day After sur les conséquences d'une guerre nucléaire, le mur de Berlin tombe, l'URSS vole en éclats, un génocide en Afrique fait 800 000 morts, le président des USA se livre à une séance de gouzi-gouzi en plein bureau ovale, des gens veulent qu'on applique la charia au Canada, la plus grande puissance du monde est attaquée à l'exacto, l'ennemi mondial numéro un se cache dans une grotte, Céline Dion devient une vedette internationale, des gens croient toujours que Raël a fait un petit tour de vaisseau interstellaire, les plus grosses cotes d'écoute de la télévision sont ramassées par des émissions où on voit des inconnus ne rien faire, le boss de la Russie s'appelle Poutine et quand les citoyens de l'avenir nous regardent, nous de 1984, ils trouvent que nos coiffures et nos vêtements n'ont pas d'allure.

Ah! et puis une autre chose: le colonel Kadhafi, oui oui ce colonel Kadhafi-là, la terreur du monde libre, devient un bon gars! Le premier ministre du Canada va jusqu'à le qualifier d'«homme philosophique qui a le sens de l'histoire»!

Vous voyez bien que tout se peut. Noyeux Joël tout le monde.

jdion@ledevoir.com
2 commentaires
  • Pierre Pinsonnault - Inscrit 26 décembre 2004 05 h 17

    Un "what if" désastreux )o:

    Étant personnellement du genre quérulent et nullement téteux, vous apprécierez ma réaction à votre article. Tous les scénarios uchroniens que j'ai imaginés depuis vendredi se terminaient, coûte que coûte on dirait, par une crainte : peut-être que ce what if aurait empêché Jean Dion de nous écrire. Désolant pour bien des gens, dont votre patron qui verrait le tirage de ce quotidien baisser peut-être. Ce qui fait que j'ai trouvé une solution. Je whatife en imaginant un monde où on imagine qu'on pourrait vous lire! C'est comme si vous existiez deux fois. Ce qui n'est pas trop par les temps qui courent et qu'on n'ose pas imaginer. Bonne et heureuse année et longue vie. Sincèrement, P. Pinsonnault, 26 décembre 2004.

  • Claude Régnier - Abonné 26 décembre 2004 14 h 33

    Génial

    Joyeux Noël!

    Je cours toujours vous lire en premier. Vous êtes en général pas mal bon, mais ici c'est encore plus mieux.