Mauvais exemple

Je fais partie de cette génération qui a connu l'ancêtre de la SAQ, la Commission des liqueurs. Les succursales étaient rares et lugubres. Les quelques bouteilles de vin (en ce temps, le Mouton Cadet était un grand vin) étaient dissimulées à la vue du client. Quelques commis grognons s'affairaient lentement derrière un comptoir. Pour devenir commis à la Commission, on ne demandait même pas une septième année forte. Il suffisait de travailler pour l'organisation d'un député au pouvoir. C'était le temps du Québérac en cruche. Ce n'était pas le bon temps.

Depuis, cette miteuse organisation est devenue une entreprise rentable, moderne et efficace. En fait, de tous les services gouvernementaux, c'est probablement celui qui a su le mieux évoluer en fonction des goûts et besoins de sa clientèle. En ce faisant, la SAQ a réussi à maintenir un haut taux de rentabilité démontrant que l'État, quand il s'y met, peut être un aussi bon entrepreneur que le secteur privé.

Il faut bien sûr féliciter les diverses administrations qui ont procédé à ces virages et qui ont engrangé des milliards de dollars pour le fonds consolidé de la province, mais les employés de la SAQ ont aussi leur très grande part de responsabilité dans ce succès. Il y a une dizaine d'années, le client indécis qui voulait faire des découvertes ou encore celui qui désirait s'initier au vin se trouvait bien dépourvu s'il comptait sur le personnel de la SAQ pour le guider. On était encore à l'époque du commis et du caissier qui vendaient des bouteilles et non pas des produits. Aujourd'hui, tous les employés de la succursale que je fréquente (une succursale normale) sont des amateurs de vin.

Les premiers à louanger le professionnalisme des employés sont les dirigeants de la SAQ. Ainsi, dans le Plan stratégique 2004 qui énonce les objectifs de croissance de l'entreprise, la direction se montre confiante de réussir à augmenter ses profits notamment à cause de la compétence de ses employés. On y souligne que, lorsque les clients achètent un produit plus cher que d'habitude, c'est dans 68 % des cas parce qu'ils ont sollicité l'avis d'un conseiller. Viennent, loin derrière, les critiques dans les journaux, les guides, etc. Voilà donc des employés qui contribuent directement au succès toujours croissant de l'entreprise en nous faisant dépenser plus.

On aurait pu s'attendre à ce que le syndicat, à l'échéance de la convention collective, ait réclamé des augmentations salariales qui prennent en compte cette contribution à la performance de l'entreprise, d'autant plus que La Presse nous apprenait hier que ces travailleurs gagnent 30 % moins que leurs collègues ontariens. Ce ne fut pas le cas. Le syndicat a décidé de privilégier la protection d'un cadre d'organisation du travail qui avantage l'employé et ne pénalise pas vraiment l'employeur. Il a choisi aussi de diminuer progressivement le nombre d'employés à temps partiel qui, à 69 %, est résolument trop élevé.

La partie patronale veut prendre comme référence la situation qui prévaut dans le commerce au détail. C'est un argument fallacieux qui ne tient pas la route et qui illustre la volonté irréductible de ce gouvernement de modeler les activités de l'État sur les méthodes de gestion de l'entreprise privée. Le secteur du commerce au détail est une véritable jungle où règnent l'arbitraire, l'exploitation éhontée des travailleurs et une concurrence féroce. C'est d'ailleurs en invoquant cette concurrence que les patrons justifient les niveaux de rémunération et leur opposition à la présence de syndicats dans leurs entreprises. La SAQ n'a aucune concurrence réelle, elle jouit d'un monopole et sa croissance a été constante malgré ce qu'elle appelle un système contraignant qu'elle veut modifier radicalement. Bien sûr, cette souplesse de choix que veulent préserver les syndiqués peut donner lieu à des abus chez certains, mais les résultats financiers de la SAQ prouvent qu'elle s'en accommode fort bien.

En fait, on a affaire à un employeur qui a décidé sans raison économique que tout ce qui concerne l'organisation du travail et l'aménagement des horaires relève d'une sorte de droit divin patronal. Et pour s'arroger ce droit, elle prend le risque de transformer ce groupe d'employés motivés et qui a développé un sentiment d'appartenance (phénomène rare dans le service public) en bureaucrates de la vente et en employés frustrés.

Les critiques de la droite soulignent que les employés de l'État ne doivent pas jouir de privilèges indus. Nous ne parlons pas ici de privilèges, mais d'un cadre de travail souple et plus respectueux que l'entreprise peut se permettre sans grever davantage les ressources de l'État. Nous parlons ici en fait de la concrétisation, dans un lieu de travail qui lui appartient, d'un objectif officiel de ce gouvernement: la conciliation famille-travail et études-travail. Ce que le syndicat réclame, c'est que l'État applique dans ses propres services des politiques louables qu'il veut imposer à l'ensemble des employeurs du Québec. Parmi les devoirs de l'État il y a l'exemplarité, l'obligation de mettre en pratique les politiques qu'il préconise pour l'ensemble de la société. Jean Charest devrait le rappeler à Lucien Bouchard, qui devrait lui aussi être au courant de cette responsabilité.
1 commentaire
  • James Everett - Inscrit 24 décembre 2004 07 h 56

    Merci!

    Très bon travail, Monsieur Courtemanche. Merci pour ce recadrage pertinent du conflit actuel.