Le saumon serait-il victime du glissement de la gestion publique vers le privé?

C’est tout le secteur de la faune, et pas seulement les saumoniers les plus militants, qui doit se liguer derrière la FQSA et les directions de ZEC encore intéressées à rétablir la primauté et la crédibilité de la gestion publique.
Photo: Agence Reuters C’est tout le secteur de la faune, et pas seulement les saumoniers les plus militants, qui doit se liguer derrière la FQSA et les directions de ZEC encore intéressées à rétablir la primauté et la crédibilité de la gestion publique.

Le dossier du saumon a dominé à plusieurs égards l'actualité faunique cette année, en raison non seulement du déclin constant de l'espèce depuis le début du XXe siècle mais aussi des enjeux sociaux et politiques qui ont refait surface, préfigurant à plusieurs égards des débats qui pourraient toucher d'autres secteurs de la faune. C'est probablement à ce titre, d'ailleurs, que le dossier du saumon est exemplaire car les saumoniers ne sont pas une grosse clientèle même si leur pouvoir de dépenser les rend essentiels à l'économie de plusieurs régions.

Je sors de la lecture d'un mémoire non sollicité que la Fédération québécoise du saumon atlantique (FQSA) vient de faire parvenir au gouvernement Charest pour faire le point sur l'ensemble des facettes de la gestion du saumon au Québec. Je n'hésiterais pas à dire que la lecture de ce document est essentielle pour quiconque veut mesurer à fond l'évolution des choses en matière de faune au Québec, ce qu'on pourra faire pendant les vacances des Fêtes (www.saumon-fqsa.qc.ca) en s'accordant un répit pour la réflexion.

Ce document démontre à mon avis où nous mèneront les partenariats public-privé (PPP) en matière de faune ainsi que le côté rétrograde et antisocial du retour à l'intérêt individuel, à la règle du profit, comme moteur et principe d'orientation de la gestion d'une ressource publique.

La FQSA ne pense pas que Québec a eu tort de s'appuyer sur des groupes sans but lucratif, comme les ZEC, pour remplacer les anciens clubs privés dans la gestion des territoires à saumons. Le problème vient plutôt du fait qu'en voulant instituer une gestion publique basée sur le bénévolat, Québec a favorisé la contamination de la formule des ZEC à saumons en les privant de moyens, en refusant en somme d'assumer financièrement sa responsabilité de fiduciaire des ressources fauniques au profit du principe de l'autofinancement. Les gestionnaires se sont retrouvés de plus en plus démunis au fur et à mesure qu'ont disparu les fonds de lancement des premiers programmes publics d'appui à la création des ZEC et à la consolidation des ressources. C'est alors que les formules mises en place pour assurer l'équité dans l'accès à la ressource se sont progressivement effritées pour faire place, petit à petit, aux intérêts privés qui pouvaient fournir une partie des fonds qu'exigeait d'urgence la gestion. Les pourvoyeurs d'à côté ont commencé à oeuvrer à l'intérieur des ZEC et, dans certains cas, à prendre le contrôle du tirage. Le mémoire de la FQSA montre même comment il serait possible pour moins de 2000 $ pour un riche pourvoyeur de prendre le contrôle de l'assemblée générale d'une ZEC parce que les assemblées générales annuelles ne sont pas retransmises par Internet avec possibilité de vote pour les usagers urbains, trop éloignés pour vraiment participer.

À l'automne, les non-résidents du Québec ont obtenu l'essentiel des places tirées au sort dans les ZEC à saumons. Leur part globale dans l'achalandage est ainsi passée de 17 à 24 % en quelques années, révèle le mémoire de la FQSA. Et, comme nous l'avons déjà expliqué, c'est là l'effet de politiques de marketing payées par le gouvernement fédéral pour attirer des étrangers ici. La FQSA, lit-on dans son mémoire, «considère qu'une approche délaissant les pêcheurs résidents risque de provoquer un effondrement de la base de pêcheurs au Québec, avec des répercussions à long terme négatives, tant d'un point de vue social que du point de vue de la conservation».

On ne peut certes pas excuser certains gestionnaires d'avoir fait preuve d'un manque flagrant de vision sociale en laissant progressivement les intérêts privés des pourvoyeurs, légaux et illégaux, des guides et des commerçants qui profitent de la manne des non-résidents et des gros bonnets d'ici prendre le pas sur les objectifs d'accessibilité démocratique à la ressource. Mais ils ont une excuse: il fallait trouver de l'argent pour gérer la ressource, et Québec ne voulait plus en fournir aux bénévoles qui assumaient les responsabilités du gouvernement dans ces matières sociales et fauniques. Ils en ont trouvé là où était l'argent, créant un tissu d'alliances occultes, de passe-droits et de formules tordues dont le mémoire de la FQSA dresse un tableau impitoyable.

Ce bilan du glissement d'une formule de gestion publique vers les intérêts privés, qui ne demandent qu'à mettre la main sur le patrimoine public par des formules à peine plus subtiles que le retour aux anciens clubs privés, nous montre les effets de cette vision doctrinaire qui prétend que faire passer les intérêts de quelques-uns devant les intérêts de tous est un progrès.

Des ZEC, ajoute le mémoire, ont ainsi échangé l'usage des portions de rivières avec des clubs privés sans qu'on ait la preuve que l'échange n'était pas un marché de dupes pour le public: une partie des secteurs ainsi cédés ont été mis en valeur, voire loués par des clubs, qui sont ainsi devenus des pourvoiries déguisées sans que Québec intervienne. Des pourvoyeurs ont pris le contrôle du tirage au sort sur des ZEC en déposant non pas des centaines mais des milliers de bulletins d'inscription, faisant des centaines d'imbéciles de tous ces pêcheurs qui envoyaient naïvement leur formulaire d'inscription au tirage avec leurs 6 $ en pensant qu'ils avaient une chance. Un gouvernement ayant véritablement à coeur l'intérêt public et le maintien de ses institutions examinerait rapidement ce dossier sous l'angle du Code criminel car c'est un acte criminel que de comploter pour contourner des lois statutaires comme celles de la conservation. Sans parler des fraudes fiscales auxquelles pourrait avoir donné lieu pendant des années la soustraction du système d'accès public de centaines de perches pour permettre leur achat par le biais de fondations, ce qui permettait à de riches saumoniers de se faire payer par le trésor public la moitié du coût de leurs sorties.

On en est présentement au point où Québec songerait même à céder à des pourvoyeurs des ZEC sur de petites rivières jugées non rentables. Des démagogues, qui camouflent habilement les intérêts qu'ils desservent, vont jusqu'à prétendre que la gestion publique des rivières à saumons a fait la preuve de son échec et que le secteur privé est prêt à prendre la relève pour mieux administrer le patrimoine public, pour mieux le mettre en valeur. C'est oublier que ce n'est pas la formule des ZEC qui est la cause de cet échec mais le peu d'appui politique et financier des gouvernements pour une véritable politique d'accès et pour une transparence sans failles. Ce sont ces brèches qui ont permis aux pourvoyeurs et autres intérêts privés de s'immiscer dans les ZEC, de pervertir le système et de l'acculer à la quasi-faillite dans certains cas. En somme, après avoir versé du sucre dans le réservoir, ces intérêts privés ont maintenant le culot de se présenter comme les seuls mécaniciens capables de remettre l'auto en marche!

Le dossier de la FQSA arrive à un mauvais moment car, à Québec, les nouveaux doctrinaires ouvrent la porte aux néo-pirates en habits rayés, prêts à faire main basse sur le patrimoine public. C'est tout le secteur de la faune, et pas seulement les saumoniers les plus militants, qui doit se liguer derrière la FQSA et les directions de ZEC encore intéressées à rétablir la primauté et la crédibilité de la gestion publique. Sinon, le mal qui ronge le saumon pourrait bien gagner rapidement l'ours, l'orignal, le cerf et les lacs des réserves et des ZEC fauniques.
- Audition: Initiation à la pêche à la mouche pour les jeunes (et les moins jeunes... ), un DVD réalisé par Mario Viboux et les jeunes de la Maison Point de mire, à Verdun (15 $). Cet organisme, qui permet à de jeunes urbains de milieux peu favorisés de s'initier à la pêche à la mouche, ajoute ici une soie de plus à sa panoplie de moyens de financement. Ce DVD déroutera bien des adultes avec son langage, ses images et ses scénarios décapants, typiquement ados. On s'y moque allégrement de ces savants chroniqueurs de chasse et pêche qui pontifient sur les couleurs des mouches et les gadgets commerciaux. On s'amuse tellement qu'on en déduit que rien n'est plus trippant que la pêche. Écoeurant et full truites! (514) 767-9301 ou www.snowbee.ca/pagedesjeunes.