L'enfant

Noël est la fête la plus nostalgique du calendrier encore liturgique. Pour mémoire de ceux qui l'ont oublié — au cas où cela serait possible — ou qui l'ignorent — la transmission de la culture religieuse étant en panne —, Noël fête la naissance de l'Enfant-Dieu. Tous les chrétiens de la Terre s'inclineront devant ce petit bébé couché sur la paille entouré de ses parents émus, heureux mais inquiets comme tous les parents dignes de ce nom. Entouré aussi des anges, ces protecteurs sans lesquels un enfant ne peut grandir sans sécurité en toute liberté. Les Rois mages s'agenouilleront aussi devant le Nouveau-Né, le Dieu incarné. Ces Rois mages sont des sages, des savants, des voyageurs qui ont parcouru la Terre, donc qui connaissent les hommes, leurs grandeurs et leurs misères. L'or, l'encens et la myrrhe qu'ils déposent au pied de l'Enfant symbolisent l'adoration qu'ils lui portent. Ces mages prédisent l'avenir qu'ils lisent dans les étoiles. Ils savent donc que l'avenir de cet enfant est Lumière.

C'est une belle histoire que celle de Noël. Elle a habité notre enfance qui n'était pas toujours à la hauteur de la joie divine qu'on nous décrivait. La nostalgie des adultes se nourrit des souvenirs embellis par le temps, des malheurs, des peines et des manques, non pas à gagner mais à aimer. En ce sens, personne ne sort indemne de l'enfance. Cette sainte nuit que l'on chante nous le rappelle non sans tristesse.

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Cette semaine de Noël a débuté dans le sordide avec la condamnation d'un tristement célèbre pédophile qui lui-même a dû s'incliner devant la crèche dans le passé. Comme quoi la perversion s'accommode du sacré, ne serait-ce que pour l'éclabousser avec plus de jouissance. Noël, fête des enfants, est donc aussi célébré par les ogres pédophiles. À Noël, les enfants agressés, la plupart du temps par leurs proches, souffrent des réunions de famille. Et les chants de clochettes et de joie tintent comme de la ferraille à leurs oreilles.

La nostalgie survient aussi en ces jours censés être bénis parce qu'on a perdu notre foi d'antan. Noël avait un sens, nous transportait dans des émotions douces; nous aimions l'idée de ce petit Bébé-Dieu s'incarnant pour venir nous sauver. Cette foi naïve qui nous habitait transfigurait cette période de l'année pour en faire une magie. Les tracasseries et petits drames quotidiens étaient mis en veilleuse quand, agenouillés devant la crèche, nous contemplions cette Sainte Famille si modeste, si parfaite et si mythique. La dure réalité de notre période troublée, instable, où l'horreur incessante de la folie humaine nous parvient chaque jour à travers les médias, dramatise si besoin était l'état d'incroyance ou d'incrédulité qui est le lot de tant de gens. Il est non seulement dur mais aussi souffrant de ne pas croire, ce qui semble plus difficile à admettre. Noël, en ravivant ce vide et cette rupture avec notre passé, nous rend orphelins d'une part de nous-mêmes. En ce sens, heureux sont ceux qui ont su conserver la foi de leur enfance.

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Noël pose aussi un éclairage cru, sans pitié, sur la désintégration actuelle de la famille. Parents et enfants se départagent entre côté maternel et côté paternel. Veille de Noël chez l'un, soir de Noël chez l'autre. Mère sans ses enfants la nuit du 24, père seul le 25. Ou alors circulation absurde des enfants entre grands-parents paternels et maternels, faux grands-parents hérités avec les nouveaux conjoints des parents. La famille éclatée, reconstituée, rapiécée parfois durant 24 heures, apparaît dans toute sa modernité. Noël, la fête surannée, dévoile la non-fête de l'époque. Car nul enfant, quel que soit son âge, n'a fait le deuil total de la relation triangulaire papa-maman-enfant. Les soirées dans ces familles si élargies que même les adultes s'y perdent renvoient au passé marqué par les éclatements.

Les gens d'Église se font bien discrets durant ces jours, semblant oublier qu'ils sont les dépositaires de l'histoire religieuse de ce peuple jadis catholique dont plus de 60 % avoue cependant croire en Dieu. La religion appartient à la sphère privée, certes, mais la culture religieuse, qui est aussi une culture philosophique, apporte une contribution précieuse à la vie dans la cité. Le message d'espérance que symbolise cette naissance divine doit être entendu des croyants mais aussi des non-croyants. Cette espérance s'incarne à travers l'Enfant. N'y a-t-il pas là matière à méditation dans notre société qui enregistre un des taux de natalité les plus faibles de la planète? Oui, Noël apporte un sens à nos vies en nous confrontant à notre stérilité collective que l'on comble en envahissant les centres commerciaux après avoir déserté les églises et en s'entourant d'animaux de compagnie pour briser la solitude dont le vide nous angoisse.

En cette fête de Noël, c'est sur l'enfant que nous avons été et sur nos propres enfants que nous sommes amenés à nous attendrir. Or l'attendrissement est un pas vers l'Espérance, seul antidote à l'inhumanité ambiante.

denbombardier@videotron.ca
 
1 commentaire
  • . Monastère des Ursulines - Abonné 24 décembre 2004 10 h 20

    Merci Madame Bombardier!

    Un simple merci pour une si bonne réflexion!
    Meilleurs voeux à vous et aux vôtres!
    Continuez s.v.p.!