Littérature québécoise: Des profondeurs insondables

«Dans la vie il y a des gens qui un jour se lèvent et s'en vont. Parce que leur voix sonne faux et qu'ils ne savent pas ce qu'ils font là.» Michèle Trock abandonne un soir sans explication tous ceux qu'elle aime. Elle borde ses deux fillettes, leur lit Le Petit Poucet et disparaît dans la nuit. Sans laisser de traces.

Le premier roman de Diane-Monique Daviau, Une femme s'en va, parle de la douleur de vivre, obscure, cachée dans «des profondeurs insondables». Celle qui paralyse et dépossède. En abordant le difficile sujet de l'absence de la mère, la romancière ose remettre en cause l'instinct maternel. Combien de femmes se reconnaîtront dans l'aliénation de Michèle Trock?

Nouvelliste reconnue pour ses exigences stylistiques aiguës, Diane-Monique Daviau signe avec ce roman une oeuvre psychologique d'une rare finesse. S'il est vrai que «le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure», comme l'écrit Aragon, la romancière conduit le lecteur vers cette teinte plus intense, et ce, à travers des dédales narratifs et une architecture narrative en constante métamorphose, dans une histoire où il y a peut-être autant de mystère que d'énigmes.

L'instinct maternel

Quinze années ont passé. Quinze années d'incompréhension, d'inquiétude, de colère, de chagrin, de ressentiment, d'attente, sédimentés. Quinze années pendant lesquelles Louis, Annie et Marie-Céleste ont échafaudé des scénarios, ressassé des questions, essayé de comprendre.

Michèle revient auprès des siens, après avoir vécu tout ce temps à Munich. Avec le désir de «reprendre la vie là où, en une fraction de seconde, elle s'est déchirée un jour». Elle essaie de s'expliquer. Elle n'a jamais voulu les abandonner. «En moi, quelque chose se préparait, s'accumulait, et puis, quelque chose a fait déborder le vase. D'un seul coup. Quelque chose a basculé en moi. Pendant les années qui ont suivi, ma vie s'est retrouvée en veilleuse. Au point mort. Jusqu'à ce qu'un autre genre de douleur me traverse et me fasse basculer de nouveau.»

Après l'incendie de son appartement, où elle a été mutilée physiquement, elle est envahie par un violent désir de revoir son mari et ses filles. Pour essayer de s'expliquer et de demander pardon. Que se passe-t-il quand des êtres qui se sont perdus de vue pendant des années, qu'un pan de leur vie s'est dérobé, se retrouvent? La romancière creuse la question. Les voix narratives s'enchevêtrent, la chronologie se bouscule, l'écriture mouvante, émouvante, suit les contours des désordres intérieurs des personnages.

Quand elle vivait en Allemagne, il arrivait à Michèle de penser aux enfants et à Louis, de pleurer un peu, «mais comme on pleure en regardant un film triste». Puis les images s'estompaient, «quelque chose de neutre et de vide» prenait toute la place, et Michèle Trock s'endormait ou s'en allait marcher dans la ville, errer dans la grande gare de Munich.

Désemparé mais compréhensif, Louis sait que les labyrinthes renvoient de terrifiants échos. Aussi il a choisi de ne pas vivre avec les fantômes du passé. Michèle fait encore et toujours clairement partie de leurs vies. Il pense qu'il ne faut rien précipiter, qu'il ne faut pas la brusquer. Sa femme doit «affronter ses ténèbres et avancer dans sa propre nuit. L'oeuvre d'une vie, la seule qui compte, au fond».

Louis a eu du mal à traverser les adolescences respectives de ses filles, révoltées par le départ de leur mère. Lors d'une discussion, il tente de leur faire comprendre que l'instinct maternel est une invention, que leur mère n'est pas moins maternelle. «Les mamans ne viennent pas au monde avec ce réflexe-là, cette espèce de don. Elles le développent, tout simplement. On dit que c'est plutôt appris, c'est acquis. Ça leur est enseigné, montré, transmis par leur éducation, par les jouets qu'on leur offre, les rôles qu'on leur fait jouer, les tâches qu'on leur réserve.»

Ton absence, mon chagrin

Annie la cadette se fait provocatrice quand elle parle de sa mère. Elle soutient qu'elle n'a jamais eu besoin d'une mère, qu'elle s'est très bien passée d'elle. En réalité, elle avoue qu'elle s'est fait du souci: «elle était dans mon coeur tout ce temps». Combien de fois elle a repassé dans sa tête la dernière soirée ensemble, sans découvrir aucune piste, aucun indice. Aujourd'hui, à l'âge de dix-huit ans, elle comprend que «c'est peut-être vrai que l'amour rend aveugle. L'amour qu'on reçoit sans condition rend peut-être aveugle, et sourd, aux tourments de l'autre».

Marie l'aînée, plutôt mélancolique et colérique, a tenté d'apprivoiser l'idée de la disparition de sa mère en lui écrivant «des lettres folles et sans boussole» qu'elle glissait dans des bouteilles à la mer. «Si au moins quelqu'un savait où tu es? Si tu es encore en vie?» Trois cent soixante-cinq lettres et sept ans plus tard, elle se lasse d'écrire, de cette attente silencieuse continuellement déçue, de cette absence assourdissante. «Je suis désemparée, je dérive, je vais sombrer si ça continue», écrit-elle à l'âge de quinze ans. Habitée par la rage et le ressentiment, par «une grande douleur et beaucoup de souffrance», Marie commence à vingt ans une thérapie.

Quant à Michèle, elle apprend à nommer sa douleur: «La douleur ne sème plus la pagaille dans mon imagination, elle n'a plus rien de l'épouvantail capable de provoquer en moi les terreurs que j'ai connues au début et qui étaient non seulement excessives mais, à vrai dire, tout à fait vaines.» Elle ne souhaite qu'une chose: «Apprivoiser toutes ses angoisses, c'est-à-dire ne plus jamais avoir peur de vivre».

Un grand cru stylistique

Conçu comme une enquête journalistique, Une femme s'en va avance par cercles concentriques où le sens tantôt apparaît, tantôt nous échappe et se disperse. Les pièces du puzzle se mettent une à une en place et une réflexion finale donne un sens à l'ensemble du récit.

Au moment de son départ, Michèle Trock avait laissé trois livres sur sa table: Vart behov av tröst (Notre besoin de consolation est impossible à rassasier), du Suédois Stig Dagerman, La Faim, du Norvégien Knut Hamsun, et Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, de Rilke. Trois romans troublants de lucidité qui parlent «de l'écart immense entre notre besoin de consolation et la possibilité de trouver ici-bas de quoi atténuer la douleur d'être vivant».

Avant Une femme s'en va, Diane-Monique Daviau a fait paraître cinq recueils de nouvelles remarqués et un récit poignant, Ma mère et Gainsbourg. Dans un article paru dans Mots pluriels (no 23, mars 2003) et intitulé «Écrire pour trouver un lieu qu'on puisse habiter totalement», elle déclare: «Je suis follement amoureuse des mots depuis toujours. Lorsque j'ai commencé à écrire, le bonheur a été instantané. La liberté que j'ai ressentie en écrivant se compare à celle qu'on doit ressentir quand pour la première fois de son existence on arrive à rouler à bicyclette et qu'on se sent roulant, fendant l'air, en équilibre sur cet objet très bizarre qu'est une bicyclette. Le monde m'appartenait enfin.»

Rompue à l'écriture — elle a été critique littéraire pour Le Devoir, Liberté et Lettres québécoises — Diane-Monique Daviau nous offre, avec Une femme s'en va, un grand cru stylistique. Les nombreuses formes dialoguées donnent au roman une touche merveilleusement légère. Sans qu'il n'y paraisse, la romancière met de l'ordre dans le déferlement de mots choisis qui frappent la page, cachent et disent à la fois. L'écriture tantôt comprimée, remplie de dits et de non-dits, tantôt ruisselante de fraîcheur est portée par un souffle puissant. Un grand cru, vous dis-je!

Une femme s'en va

Diane-Monique Daviau

L'Instant même

Montréal, 2004, 228 pages